Dans une chambre claire, inondée des rayons du soleil d'avril, deux jeunes gens déjeunaient et causaient. Le plus jeune, d'apparence frêle, avec des cheveux blonds, des yeux extrêmement vifs, une physionomie à traits prononcés où se peignait un caractère ferme, faisait, à côté de l'autre, qui avait des joues encore roses, des buissons de cheveux bruns et cet oeil langoureux particulier aux natures indécises qu'un rien abat et décourage, un contraste saisissant. Le blond disait Rodolphe en s'adressant au brun, et ce dernier appelait Max le jeune homme aux yeux bleus, dont le vrai nom était Maximilien Destroy. C'étaient deux camarades d'enfance et de collège; ils devisaient sur la littérature, et Rodolphe qui, dans un état de marasme, était venu voir son ami avec l'espoir d'un allégement, s'appesantissait sur les mécomptes, l'amertume, les épines sans roses de la vie d'artiste.

Au contraire, il semblait que Max se fît un jeu d'ajouter à cette mélancolie.

«Les productions de ces rares élus que l'on compare justement aux arbres à fruits exceptées, disait-il, les oeuvres d'art sont en général des filles de l'obstacle et, notamment, de la douleur. Et, par là je ne prétends pas que le bonheur stériliserait un homme de génie; mais, dans ma conviction, nombre d'hommes supérieurs, pour ne pas dire la grande majorité, doivent d'être tels ou au mépris qu'on a fait d'eux, ou aux empêchements qu'on a semés sous leurs pas, en un mot, à des souffrances quelconques.»

Pour Rodolphe, qui, à l'instar de tant d'autres, ne voyait guère dans les arts qu'un moyen de satisfaire les appétits et les vanités qui tenaillaient sa chair et gonflaient son esprit, cette sorte de profession de foi était littéralement une ortie entre le cou et la cravate. D'un air piteux il regardait alternativement son chapeau et la porte, et se remuait à la façon d'un enfant tiraillé par la danse de Saint-Gui.

Les ressources de Max se bornaient présentement à une place de second violon dans l'orchestre d'un théâtre de troisième ordre. La misère ne lui causait ni impatience ni velléité de révolte. Loin de là: dans la douce persuasion de porter en lui le germe d'excellents livres, il puisait la patience héroïque de l'homme sûr de lui-même et de l'avenir. Il n'avait ni horreur ni engouement pour la pauvreté; il la regardait comme un mal utile et transitoire, et, au grand scandale de beaucoup de ses amis, comme un stimulant énergique contre l'engourdissement de l'âme et des facultés. Il comprenait parfaitement la pantomime de Rodolphe. Il n'en continua pas moins:

«Aussi, ne puis-je sans irritation entendre gémir sur les douleurs du poëte et parler de l'urgence d'en empêcher le retour. J'en demande pardon à ceux qui ont soutenu cette thèse: c'est un paradoxe, un prétexte à déclamations contre une société à qui on peut imputer des torts plus graves. En définitive, l'homme exempt de douleurs ne sera jamais qu'un homme médiocre. Il n'y a pas de milieu, il faut choisir ou d'être une borne, une végétation, un manoeuvre, ou de souffrir….»

Il semblait décidément que Rodolphe fût dévoré par des fourmis. Vraisemblablement sa vertu était à bout. Il se souvint à point nommé d'un rendez-vous de conséquence, et se leva avec l'étourderie d'un jouet à surprise. Mais au moment de sortir, frappé par les sons d'un piano qui résonnait à l'étage inférieur, il s'arrêta pour demander qui faisait ainsi rouler des accords.

«Une femme avec qui je fais de la musique, répliqua Destroy.

—Est-elle jolie?»

A cette question, balbutiée avec un empressement qui la rendait comique, Max fixa sur son ami des yeux étonnés; puis, peu après, pencha la tête et dit d'un ton rêveur: