«Bah! fit Clément en haussant les épaules. Sortons!…»
Durant la promenade, Clément, en apparence maître de lui-même, essaya plusieurs fois de rompre un silence pénible; mais ni Rosalie, plongée dans une invincible prostration, ni Max, sous l'empire d'impressions puissantes, ne le secondèrent. Ce n'était plus seulement l'étonnante pantomime de Clément et de sa femme, à la vue de l'enfant, qui troublait Destroy; à cela se joignaient, pour le bouleverser, les remarques que lui avait suggérées l'observation attentive de ce même enfant. Au fond de son souvenir gisait une physionomie identique à celle du fils de Rosalie. Où l'avait-il vue? C'est ce qu'il ne pouvait se rappeler. Puis, cet enfant ne ressemblait nullement ni à son père ni à sa mère. Il n'avait pas seulement une chevelure d'un noir de jais, quand Clément et Rosalie avaient des cheveux qui tiraient sur le blond, il avait encore des traits qui leur étaient totalement étrangers. Outre cela, ce qui frappait bien davantage, sa jolie figure n'annonçait ni sensibilité, ni intelligence; elle conservait, même sous les plus tendres caresses, l'impassibilité de l'idiotisme. Les agaceries de sa nourrice n'étaient pas parvenues à le faire sourire; ses lèvres étaient restées closes comme son coeur semblait muet. Il s'était borné à examiner opiniâtrement son père et sa mère avec une indifférence stupide. Destroy, qui aimait beaucoup les enfants, avait ressenti insensiblement une telle froideur à l'examen de celui-ci, qu'il n'avait pas même songé à l'embrasser. Vingt sensations l'avaient assailli graduellement, et sa curiosité, un moment assoupie, au sujet du mystère qui pesait sur l'existence de Clément, s'était réveillée avec une intensité nouvelle.
Après avoir dîné dans une guinguette, ils retournèrent chez la nourrice. L'enfant dormait. Clément ne voulut pas qu'on le réveillât. La mère se contenta de le baiser au front et de le mouiller silencieusement de larmes. Clément oublia de le caresser, tant il avait hâte de quitter cet intérieur. En gagnant la voiture, Max l'entendit qui disait à Rosalie:
«Pourquoi te faire tant de mal? Avec le temps, il changera sûrement de visage. Je ne vois d'ailleurs dans cette ressemblance que l'effet d'un hasard comme il y en a tant.»
Rosalie secoua douloureusement la tête.
Cette journée qui, au départ, promettait d'être si joyeuse, s'assombrit tout à coup, comme on l'a vu, puis se termina d'une façon lugubre. Fatiguée par le voyage, déçue dans son amour de mère, sous le poids de lourdes et cruelles pensées, Rosalie fut à peine de retour dans sa maison qu'elle eut des spasmes, suivis d'un long évanouissement. Il en fut de sa nouvelle convalescence, qu'un moment on avait pu croire sérieuse, comme des autres; ses anciennes faiblesses la reprirent; les instants de répit que, de temps à autre, lui laissa encore son mal, furent plus que jamais illusoires; son état maladif empira chaque jour plus ostensiblement.
X.
Soirée musicale.
Clément donna une grande soirée, sans troubler l'ordre de ses soirées habituelles.
Depuis plusieurs années, Rodolphe, jetant sa gourme, comme on dit, racontait en style de précieuses, au bas d'un petit journal, les menus détails de sa vie intime. Dans ces feuilletons, Rodolphe, qu'on eût pu surnommer le Bas-de-Cuir de la pièce de cent sous, tant il passait de temps et dépensait d'adresse à la chasse de ce gibier métallique, s'adjugeait le privilège de s'y moquer de lui-même et des autres avec infiniment de grâce et d'esprit. Il y avait fête chez bien des gens le jour où le nom de Rodolphe rayonnait à l'un des angles du petit journal.