A en juger par les dispositions de la pauvre femme, au départ, il eût été difficile d'augurer mal du voyage. Le contentement agissait sur Rosalie au point de ramener sur sa figure des apparences de santé. La rapidité du convoi, le grand air, les panoramas pleins de soleil qui défilaient sous ses yeux, accumulaient en elle impression sur impression et la plongeaient dans le ravissement. Le sang colorait ses joues pâles; ses yeux brillaient de plaisir et éclairaient tout son visage; elle semblait décidément renaître. Son mari épiait les progrès de cette transformation d'un air d'intérêt non équivoque et en marquait une vive joie, ce qu'il faisait, comme toujours, au moyen de plaisanteries d'un goût contestable. Destroy, de son côté, observait ces détails avec plaisir et y voyait les présages, pour Clément et sa femme, d'une journée exceptionnellement calme et heureuse.
Chose surprenante, qui troubla profondément Destroy, ce qui, dans sa pensée, devait compléter le bonheur de ses amis et l'étendre, y mit brusquement un terme. Tout en Rosalie s'effaça d'abord devant l'amour maternel. A peine eut-elle passé le seuil du domicile de la nourrice, que, courant au berceau de son fils, elle saisit l'enfant dans ses bras et le couvrit de caresses et de larmes. Elle l'envisagea ensuite avec une curiosité fébrile, comme pour juger de sa mine et de sa croissance. Le jour de la fenêtre tombait en plein sur l'enfant. L'examen auquel se livrait la mère produisit instantanément sur elle l'effet d'une catastrophe. Elle redevint pâle; son oeil s'ouvrit outre mesure; la consternation, puis l'épouvante, se répandirent sur son visage. Clément, lui aussi, perdait soudainement sa gaieté. Il regardait cette scène, le front plissé, les sourcils joints, l'air morne et plein d'inquiétude. Max comprenait d'autant moins ce qu'il voyait, que l'enfant, qui pouvait avoir quinze mois, outre qu'il était d'une beauté remarquable, paraissait, pour son âge, doué d'une force peu commune. Il avait les joues et les lèvres roses, de grands yeux noirs, des sourcils arqués qui semblaient dessinés avec un pinceau, et, par-dessus cela, d'épais cheveux bruns, soyeux et bouclés, qui rehaussaient encore la blancheur éclatante de son teint.
«Regarde!» fît tout à coup Rosalie d'une voix éteinte en présentant l'enfant à son mari.
Clément le prit dans ses bras et considéra attentivement ses traits. Il le rendit presque aussitôt à la mère avec des marques de doute et de terreur.
«Ton obstination n'est pas raisonnable, balbutia-t-il en détournant la tête. Je te jure que tu te trompes.»
Et il se mit à mesurer la chambre à grands pas.
«Il est bien mignon, disait la nourrice avec un attendrissement affecté.
On en fait ce qu'on veut. S'il ne rit jamais, il ne pleure pas non plus.
Quand il a ce qu'il lui faut, il ne bouge pas plus qu'un terme; on dirait
qu'il réfléchit.»
L'enfant, pendant ce temps-là, regardait alternativement son père et sa mère d'un air glacial et ajoutait ainsi à leurs angoisses. Clément parut incapable de supporter plus longtemps le poids du regard de son fils.
«Voyons, la mère, dit-il d'un ton impérieux à la nourrice, prenez l'enfant, tandis que nous irons faire un tour dans la forêt.»
Rosalie adressa à son mari un regard rempli de mélancolie et de découragement.