Mort de Rosalie.
Dès lors, Clément consigna rigoureusement les visiteurs à sa porte; hormis Destroy et le médecin, personne ne pénétra plus chez lui. En dépit de cette résolution, il vivait dans des transes perpétuelles; poursuivi d'une méfiance outrée, il était incessamment sur le qui-vive, ce qui lui donnait l'air d'un maniaque. La présence de l'enfant dans la maison n'était, entre le mari et la femme, qu'un élément nouveau de discorde et de douleurs. Stupidement sérieux, apathique, il ne voulait toutefois pas se séparer de Rosalie, bien qu'il fût insensible à sa tendresse. Elle le couvrait de baisers, l'étreignait avec amour, essayait de le faire sourire, de l'animer; mais toujours en vain. Dès qu'elle le voyait, en réponse à ces tendres provocations, la regarder de son air impassible, dénué d'intelligence, elle ne manquait pas de porter la main à ses yeux en signe de terreur et de désespoir. Ce qui ajoutait à ses tortures, c'était d'observer chez ce fils une aversion à chaque instant plus profonde pour Clément. Celui-ci n'avançait pas plutôt les bras pour le saisir, que le petit s'agitait comme un forcené et jetait des cris perçants; si bien que le père, dont les lèvres souriait d'abord, s'irritait graduellement et parvenait à une exaspération sauvage qui faisait craindre qu'il n'étouffât son fils au lieu de l'embrasser. Rosalie avait alors des crises terribles: ce n'était point assez qu'elle fondît en larmes et suffoquât de sanglots, elle tombait en proie à d'effrayantes convulsions. Sous l'influence de ces secousses continuelles, elle mourait un peu tous les jours. Clément, lui, desséchait d'angoisses; sa fièvre de surveiller sa femme mourante rappelait toujours mieux celle d'un espion passionné. Il sollicitait fréquemment des congés pour la garder lui-même à vue, surtout quand il appréhendait qu'elle n'eût des spasmes et le délire. Il ne lui suffisait plus de la priver impitoyablement de la consolation des visites, il commençait même à marquer de l'ombrage des assiduités de Destroy; ce qu'il laissait voir parfois si grossièrement, que Max eût déjà rompu définitivement avec lui, n'eussent été les pleurs et les prières de Rosalie.
Celle-ci connut enfin cette tranquillité morne qui précède quelquefois la mort. Après être resté des semaines entières sans dormir, elle eut des sommeils profonds, presque léthargiques. Clément, déjà moins soupçonneux, se relâcha sensiblement dans son espionnage et cessa d'avoir autant peur de la laisser seule avec Destroy.
Une après-dînée, Max, étant venu à une heure où Clément travaillait encore à son bureau, trouva Rosalie dans un état inquiétant. Elle avait les yeux hagards, les traits bouleversés; ses gestes convulsifs accusaient des souffrances intolérables; par intervalles, elle portait la main à sa poitrine et disait:
«Oh! mon ami, que je souffre! c'est du feu, du feu que j'ai là!»
L'enfant la regardait d'un air qui n'avait rien d'humain.
Destroy ne savait que fixer sur elle un oeil rempli de commisération.
Tout à coup, elle discontinua de se plaindre. Avec des peines infinies, elle parvint à se mettre sur son séant. A son air inspiré, on eût dit qu'elle puisait dans une espérance soudaine la force de dompter toutes ses douleurs.
«Écoutez-moi, cher Max, balbutia-t-elle d'une voix haletante: je mourrai peut-être demain, peut-être cette nuit; je sens que ma fin est proche. Il dépend de vous, mon ami, d'adoucir mes derniers instants. J'ai commis de grandes fautes, oh! oui, de bien grandes fautes, et je crois à la vie éternelle!… Je ne voudrais pas m'en aller sans pardon…. Vous savez que Clément ne veut pas entendre parler de confesseur…. Mon ami, cette dernière preuve d'affection, je vous la demande à mains jointes, courez vite chercher un prêtre!…»
Épuisée, elle fit un effort suprême et ajouta: