«Clément ne rentrera pas d'ici à trois heures. Il ne saura rien, et je mourrai plus tranquille….»
Quoique Destroy fut ému jusqu'aux larmes, il balançait à écouter cette prière. Faute d'avoir encore été prié pour un service de ce genre, dans une situation analogue, le cas échéant ne l'avait jamais préoccupé. Très-empêché, pour ne point être versé dans les usages orthodoxes, il répugnait en outre à une conduite tortueuse, et, par dessus cela, était retenu par l'incertitude des conséquences que pourrait avoir sa trahison. Mais il avait moins de prudence que de sentiment; tandis que l'une lui conseillait de ne pas s'immiscer dans des affaires aussi délicates, l'autre le pressait de répandre un peu de baume sur les blessures de cette pauvre femme et de rendre moins cruelles ses dernières heures. Le nom de l'abbé Ponceau, que prononça Rosalie, acheva de le décider: en tout état de choses, il ne pouvait être dangereux de se confier en cet excellent homme.
Max arriva tout essoufflé au domicile du prêtre. A sa demande de le voir, on lui répliqua qu'il était à la sacristie; que, toutefois, c'était l'heure de son dîner; qu'il rentrerait sûrement d'un moment à l'autre. Invité à l'attendre, Destroy jugea plus prudent d'aller au-devant de lui. Justement, comme Max escaladait les marches du parvis, l'abbé Ponceau sortait de l'église. Demeurant dans le voisinage, le vieillard était coiffé de sa barrette noire liserée de rouge et portait son camail de chanoine.
«Monsieur l'abbé, lui dit Destroy hors d'haleine, Mme Rosalie veut absolument vous voir; elle est à toute extrémité: il n'y a pas un moment à perdre.»
Le digne prêtre, bien qu'il sût Rosalie très-malade, parut extrêmement affligé de la nouvelle. Sans hésiter un seul instant, oubliant à la fois et qu'il était en tenue de choeur, et qu'on l'attendait pour dîner:
«Allons!» fit-il d'un ton résolu.
Ils prirent une voiture. Pendant le trajet, par mesure de précaution, Max cru devoir dire au prêtre une partie de la vérité: «Clément ne voulait pas que sa femme fût aussi mal qu'elle l'était réellement; il était, de plus, sous l'empire de cette superstition commune qui consiste à voir un présage de mort dans la présence d'un prêtre auprès d'un malade; par ces raisons, il reculait chaque jour d'en appeler un. Rosalie, de son côté, qui avait conscience de sa fin prochaine, dans le double but de remplir ses devoirs et de ne pas attrister son mari, avait donc résolu, pour se confesser, de profiter d'un moment où il n'était pas là.» A tout, l'abbé Ponceau répondit: «Benè, benè.». Ils eurent bientôt dévoré la distance qui les séparait du domicile de Clément.
Si peu de temps qu'ils eussent mis à venir, ils arrivèrent encore trop tard. Inquiet sans savoir pourquoi, oppressé de vagues pressentiments, Clément avait quitté brusquement son bureau et était rentré chez lui. Tout porte à croire que Rosalie jugea à propos de l'avertir du service qu'elle avait exigé de Destroy. La vieille Marguerite n'eut pas plutôt ouvert, l'abbé Ponceau et Max furent à peine dans l'antichambre, que Clément se montra. D'une lividité de cadavre, muet de fureur, embrassant sa poitrine de ses poings crispés, il les regarda en face avec une hauteur foudroyante. Le récit le plus exact et le plus ferme n'atteindra jamais à l'horreur de la scène qui suivit. Pendant que Clément, de l'air d'une bête fauve, tenait en arrêt, magnétisait, pour ainsi parler, son ami et le prêtre, au fond de l'appartement, malgré les portes closes, on entendait, mêlées à des cris d'enfant d'une acuité sauvage, les plaintes d'une femme qu'on semblait égorger.
Ces hurlements de détresse, à émouvoir des coeurs en marbre, ajoutaient à la rage de Clément et le jetaient insensiblement hors de lui. D'une voix étouffée, lançant les syllabes comme des flèches:
«Que venez-vous faire ici? dit-il à l'abbé, et à Max: De quoi vous mêlez-vous?»