—Avec Rosalie! s'écria Destroy, qui semblait n'en pas croire ses oreilles.

—N'est-ce pas la chose du monde qui devrait le moins te surprendre? dit Clément avec calme. J'ai, du reste, à te conter des faits bien autrement curieux. Mais, ajouta-t-il en regardant de Villiers avec des yeux où il y avait de la défiance et de la haine, ce serait trop long, je n'ai pas le temps. Viens donc me voir un de ces jours, nous dînerons ensemble et nous causerons. Je suis certain aussi que Rosalie sera heureuse de te revoir.»

Destroy affirma qu'il lui rendrait visite d'ici à une époque très-prochaine. Clément lui indiqua son domicile, et, quelques pas plus loin, lui serra les mains et s'éloigna.

A la suite de cette rencontre, Max et de Villiers arpentèrent quelque temps la promenade sans souffler mot. Pénétrés l'un et l'autre de la persuasion d'être d'une opinion essentiellement différente sur le personnage avec lequel ils venaient de se rencontrer, ils ne paraissaient nullement jaloux d'avoir une discussion qui ne pouvait être que pénible.

Mais, chose singulière, sans se parler ils s'entendaient et se comprenaient parfaitement. Aussi quand Max, par inadvertance, pensa tout haut et laissa échapper un mot de compassion sur Clément, la réplique de de Villiers ne se fit-elle pas attendre.

«A la bonne heure! dit-il durement; il vous reste à faire le panégyrique de ce misérable!

—Ah! fit Destroy d'un ton de reproche.

—Pas de talent et pas de conscience! poursuivit de Villiers; et par-dessus cela, de l'orgueil et de l'envie à gonfler cent poitrines. Cet homme sans foi, sans idée, avec des appétits de brute, serait le plus grand des scélérats, n'était la crainte des lois.

—On peut contredire, repartit Max avec vivacité. Depuis ma liaison au collège avec lui, à part cette année et la précédente, je l'ai à peine perdu de vue. Je connais ses tentatives désespérées contre une misère innommable. Maître de lui-même à moins de seize ans, sans famille et sans ressources, de tous ces états où l'apprentissage n'est pas rigoureusement nécessaire, je n'en sais aucun qu'il n'ait essayé. Il a été tour à tour plieur de bandes dans un journal, correcteur d'épreuves, journaliste, homme de lettres, vaudevilliste, que sais-je? Un moment, ne s'est-il pas résolu à étudier la pharmacie, et, à cet effet, n'est-il pas resté six mois chez un apothicaire? Enfin, ce que sans doute vous ignorez, il n'y a pas encore dix-huit mois, en sortant de l'hôpital, réduit au dénûment le plus horrible, couvert littéralement de haillons, impuissant à trouver un ami pitoyable, obligé, en outre, de pourvoir aux besoins de cette Rosalie avec qui il vivait depuis trois ans, il est entré, ce qui de sa part exigeait certainement plus que du courage, chez un agent de change, à titre de garçon de bureau. Aussi je le déclare, loin de lui jeter la pierre à cause de ses vices, suis-je prêt à m'étonner de ne pas le voir plus méprisable.

—Allons donc! répondit énergiquement de Villiers. Je préférerais en appeler à sa propre franchise. Oubliez-vous donc qu'il a gâché les éléments de dix avenirs, qu'il a été aimé plus que pas un de la fortune et des hommes! Du nombre considérable de personnes qui lui ont rendu de bons offices, citez-m'en une seule, si vous pouvez, qu'il n'ait pas aliénée, je ne dirai pas par ses désordres, mais par l'indécence même de sa conduite vis-à-vis d'elle. N'est-il pas, en outre, parfaitement avéré qu'il n'a jamais recouru au travail qu'à l'heure où les dupes lui manquaient? Et ce n'est pas tout! Crevant d'égoïsme, de vanité, d'envie, de haine, incapable de rendre un réel service, n'ayant jamais eu d'amis que pour les exploiter, il ne suffit pas que sa vie n'ait été qu'une perpétuelle débauche des sens et de l'esprit, il faut encore que, dépourvu absolument d'indulgence, excepté pour ses vices, il se soit incessamment montré le plus impitoyable critique des travers d'autrui. Après cela, qu'on déplore sa dépravation et qu'on l'en plaigne, passe encore; mais qu'on s'extasie, en quelque sorte, à ses mérites, cela m'exaspère!