Votre maîtresse, la femme de votre ciel, vous sera suffisamment indiquée par vos sympathies naturelles, vérifiées par Lavater, par la peinture et la statuaire.
Les signes physiognomoniques seraient infaillibles, si on les connaissait tous, et bien. Je ne puis pas ici donner tous les signes physiognomoniques des femmes qui conviennent éternellement à tel ou tel homme. Peut-être un jour accomplirai-je cette énorme tâche dans un livre qui aura pour titre Le Catéchisme de la femme aimée; mais je tiens pour certain que chacun, aidé par ses impérieuses et vagues sympathies, et guidé par l'observation, peut trouver dans un temps donné la femme nécessaire.
D'ailleurs, nos sympathies ne sont généralement pas dangereuses; la nature, en cuisine comme en amour, nous donne rarement le goût de ce qui est mauvais.
Comme j'entends le mot amour dans le sens le plus complet, je suis obligé d'exprimer quelques maximes particulières sur des questions délicates.
Homme du Nord, ardent navigateur perdu dans les brouillards, chercheur d'aurores boréales plus belles que le soleil, infatigable solfier d'idéal, aimez les femmes froides.—Aimez-les bien, car le labeur est plus grand et plus âpre, et vous trouverez un jour plus d'honneur au tribunal de l'Amour, qui siège par delà le bleu de l'infini!
Homme du Midi, à qui la nature claire ne peut pas donner le goût des secrets et des mystères,—homme frivole,—de Bordeaux, de Marseille ou d'Italie,—que les femmes ardentes vous suffisent; ce mouvement et cette animation sont votre empire naturel;—empire amusant.
Jeune homme, qui voulez être un grand poète, gardez-vous du paradoxe en amour; laissez les écoliers ivres de leur première pipe chanter à tue-tête les louanges de la femme grasse; abandonnez ces mensonges aux néophytes de l'école pseudo-romantique. Si la femme grasse est parfois un charmant caprice, la femme maigre est un puits de volupté ténébreuses!
Ne médisez jamais de la grande nature, et si elle vous a adjugé une maîtresse sans gorge, dites: «Je possède un ami—avec des hanches!» et allez au temple rendre grâce aux dieux.
Sachez tirer parti de la laideur elle-même; de la vôtre, cela est trop facile; tout le monde sait que Trenk, la Gueule brûlée, était adoré des femmes; de la sienne! Voilà qui est plus rare et plus beau, mais que l'association des idées rendra facile et naturel. (Nous aurions pu citer Mirabeau, mais cela est très commun, et, d'ailleurs, nous soupçonnons qu'il était d'une laideur sanguine, ce qui nous est particulièrement antipathique.)—Je suppose votre idole malade. Sa beauté a disparu sous l'affreuse croûte de la petite vérole, comme la verdure sous les glaces de l'hiver. Encore ému par les longues angoisses et les alternatives de la maladie, vous contemplez avec tristesse le stigmate ineffaçable sur le corps de la chère convalescente; vous entendez subitement résonner à vos oreilles un air mourant exécuté par l'archet délirant de Paganini, et cet air sympathique vous parle de vous-même, et semble vous raconter tout votre poème intérieur d'espérances perdues.—Dès lors, les traces de petite vérole feront partie de votre bonheur et chanteront toujours à votre regard attendri l'air mystérieux de Paganini. Elles seront désormais non seulement un objet de douce sympathie, mais encore de volupté physique, si toutefois vous êtes un de ces esprits sensibles pour qui la beauté est surtout la promesse du bonheur. C'est donc surtout l'association des idées qui fait aimer les laides; car vous risquez fort, si votre maîtresse grêlée vous trahit, de ne pouvoir vous consoler qu'avec une femme grêlée.
Pour certains esprits plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d'un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l'inconnu, et le goût de l'horrible. C'est ce sentiment, dont chacun porte en soi le germe plus ou moins développé, qui précipite certains poètes dans les amphithéâtres et les cliniques, et les femmes aux exécutions publiques. Je plaindrais vivement qui ne comprendrait pas;—une harpe à qui manquerait une corde grave!