Quant à la faute d'orthographe qui, pour certains nigauds, fait partie de la laideur morale, n'est-il pas superflu de vous expliquer comment elle peut être tout un poème naïf de souvenirs et de jouissances! Le charmant Alcibiade bégayait si bien, et l'enfance a de si divins baragouinages! Gardez-vous donc, jeune adepte de la volupté, d'enseigner le français à votre amie,—à moins qu'il ne faille être son maître de français pour devenir son amant.
Il y a des gens qui rougissent d'avoir aimé une femme, le jour qu'ils s'aperçoivent qu'elle est bête. Ceux-là sont des aliborons vaniteux, faits pour brouter les chardons les plus impurs de la création, ou les faveurs d'un bas-bleu. La bêtise est souvent l'ornement de la beauté; c'est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs noirâtres, et ce calme hideux des mers tropicales. La bêtise est toujours la conservation de la beauté; elle éloigne les rides; c'est un cosmétique divin qui préserve nos idoles des morsures que la pensée garde pour nous, vilains savants que nous sommes!
Il y en a qui en veulent à leurs maîtresses d'être prodigues. Ce sont des Fesse-Mathieux, ou des républicains qui ignorent les premiers principes d'économie politique. Les vices d'une grande nation sont sa plus grande richesse.
D'autres, gens posés, déistes raisonnables et modérés, les juste-milieu du dogme, qui enragent de voir leurs femmes se jeter dans la dévotion.—Oh les maladroits, qui ne sauront jamais jouer d'aucun instrument! Oh! les triples sots qui ne voient pas que la forme la plus adorable que la religion puisse prendre,—est leur femme!—Un mari à convertir, quelle pomme délicieuse! Le beau fruit défendu qu'une large impiété,—dans une tumultueuse nuit d'hiver, au coin du feu, du vin et des truffes, cantique muet du bonheur domestique, victoire remportée sur la nature rigoureuse, qui semble elle-même blasphémer les dieux!
Je n'aurais pas fini de sitôt, si je voulais énumérer tous les beaux et bons côtés de ce qu'on appelle vice et laideur morale; mais il se présente souvent, pour les gens de cœur et d'intelligence, un cas difficile et angoisseux comme une tragédie; c'est quand ils sont pris entre le goût héréditaire et paternel de la moralité et le goût tyrannique d'une femme qu'il faut mépriser. De nombreuses et ignobles infidélités, des habitudes de bas lieu, de honteux secrets découverts mal à propos vous inspirent de l'horreur pour l'idole, et il arrive parfois que votre joie vous donne le frisson. Vous voilà fort empêché dans vos raisonnements platoniques. La vertu et l'orgueil vous crient: Fuis-la. La nature vous dit à l'oreille: Où la fuir? Alternatives terribles où les âmes les plus fortes montrent toute l'insuffisance de notre éducation philosophique. Les plus habiles, se voyant contraints par la nature de jouer l'éternel roman de Manon Lescaut et de Leone Leoni, se sont tirés d'affaire en disant que le mépris allait très bien avec l'amour.—Je vais vous donner une recette bien simple qui non seulement vous dispensera de ces honteuses justifications, mais encore vous permettra de ne pas écorner votre idole, et de ne pas endommager votre cristallisation. (Nous savons que tous nos lecteurs ont lu le Stendhal.)
Je suppose que l'héroïne de votre cœur, ayant abusé du fas et du nefas, est arrivée aux limites de la perdition, après avoir—dernière infidélité, torture suprême!—essayé le pouvoir de ses charmes sur ses geôliers et ses exécuteurs. (Ainsi que L'Âne mort.) Irez-vous abjurer si facilement l'idéal, ou, si la nature vous précipite, fidèle et pleurant, dans les bras de cette pâle guillotinée, direz-vous avec l'accent mortifié de la résignation: Le mépris et l'amour sont cousins germains!—Non point; car ce sont là les paradoxes d'une âme timorée et d'une intelligence obscure.—Dites hardiment, et avec la candeur du vrai philosophe: «Moins scélérat, mon idéal n'eût pas été complet. Je le contemple, et me soumets; d'une si puissante coquine la grande Nature seule sait ce qu'elle veut faire. Bonheur et raison suprêmes! absolu! résultante des contraires! Ormuzd et Arimane, vous êtes le même!»
Et c'est ainsi, grâce à une vue plus synthétique des choses, que l'admiration vous ramènera tout naturellement vers l'amour pur, ce soleil dont l'intensité absorbe toutes les taches.
Rappelez-vous ceci, c'est surtout du paradoxe en amour qu'il faut se garder. C'est la naïveté qui sauve, c'est la naïveté qui rend heureux, votre maîtresse fut-elle laide comme la vieille Mab, la reine des épouvantements! En général, pour les gens du monde,—un habile moraliste l'a dit,—l'amour n'est que l'amour du jeu, l'amour des combats. C'est un grand tort; il faut que l'amour soit l'amour; le combat et le jeu ne sont permis que comme politique en cas d'amour.
Le tort le plus grave de la jeunesse moderne est de se monter des coups. Bon nombre d'amoureux sont des malades imaginaires qui dépensent beaucoup en pharmacopées, et payent grassement M. Fleurant et M. Purgon, sans avoir les plaisirs et les privilèges d'une maladie sincère. Notez bien qu'ils impatientent leur estomac par des drogues absurdes, et usent en eux la faculté digestive d'amour.
Bien qu'il faille être de son siècle, gardez-vous bien de singer l'illustre don Juan qui ne fut d'abord, selon Molière, qu'un rude coquin, bien stylé et affilié à l'amour, aux crimes et aux arguties,—puis est devenu, grâce à MM. Alfred de Musset et Théophile Gautier, un flâneur artistique, courant après la perfection à travers les mauvais lieux, et finalement n'est plus qu'un vieux dandy éreinté de tous ses voyages, et le plus sot du monde auprès d'une honnête femme bien éprise de son mari.