La présentation fut bientôt faite. François Guigonnet était obligé de rester quelques jours à La Chambre où le retenaient des affaires de famille. Il voulut bien passer avec moi tous les instants de loisir qu'il eut, et je fus bientôt au courant de tous les détails de sa vie.
C'était un bien beau caractère que celui de François Guigonnet: un caractère grand, ouvert, généreux. Il possédait le vrai courage, la résolution indomptable unie au sang-froid. Il y avait en lui une teinte de poésie qui le distinguait des autres hommes de la montagne, et l'entourait, à mes yeux, d'une véritable auréole.
Chez un Savoyard, le courage est chose ordinaire: il voit trop souvent la mort de près, pour qu'il en ait peur... Chez le montagnard, le courage se transforme en une sorte d'exaltation. Il aime le danger parce que c'est le danger; parce que le danger est son élément. Il peut, à chaque instant, rouler d'abîme en abîme jusqu'au fond de ces précipices, dont aucun oeil humain n'a jamais sondé la profondeur; il peut être enseveli sous une avalanche, tomber dans une fente de glacier, mourir écrasé par la chute d'une roche, devenir la proie des loups ou des vautours! Qui sait? Il peut avoir à souffrir les tourments épouvantables de la faim et de la soif!...
Rien n'y fait.
Il part d'un pied leste, le front haut, l'oeil fixe, le fusil sur l'épaule, et chantant à pleine voix l'antique chanson des montagnards:
Amis, que la montagne est belle!
Fuyons les bruits de la cité.
Courons gaîment fêter loin d'elle
Notre pays, sa liberté!
Le sac au dos, en main la pique,