Ce fut à La Chambre que je vis pour la première fois un chasseur d'ours de profession. Puisque je dois vous instruire, tout en vous amusant, je puis bien vous dire en passant ce que c'est que le bourg de La Chambre.

Il est situé dans une vallée riante et fertile, à quelques kilomètres de Saint-Jean-de-Maurienne, et faisait autrefois partie du domaine temporel des évêques de ce diocèse. Jadis cette vallée inculte fut entièrement défrichée par les Bénédictins. La Chambre fut érigée en comté en 1456 et en marquisat en 1553, en faveur de la maison de Seyssel, qui fournit un nombre infini d'illustrations: cardinaux, évêques, maréchaux de Savoie, lieutenants-généraux du duché, chevaliers de l'Annonciade, etc.

Ruiné en partie sous le duc Charles Ier, le château de La Chambre fut entièrement détruit par le roi François Ier de France, en 1536.

Donc ce fut à La Chambre, un jour de marché, que je vis pour la première fois François Guigonnet, plus familièrement appelé Guignon, chasseur d'ours de son état. Il y a de cela deux ans. Si vous saviez ce que c'est qu'un jour de marché à La Chambre!

Il y avait des Villarmeches en robes noires rayées de galons bleus; chaque galon représente un sac de mille francs, faisant partie de la dot de la fille; il y avait de grosses rougeaudes, aux bras nus, aux cheveux crépus, habitantes des Cuines; il y avait des filles des Beauges, dont la beauté orientale, la démarche lente et grave dénoncent l'origine sarrazine. Que sais-je? toutes les races de la Maurienne se confondaient pêle-mêle sur le pré que côtoie le torrent de Bugeon.

François Guigonnet allait et venait d'un groupe à l'autre, lançant à l'un une grosse plaisanterie, serrant la main d'un autre de façon à la broyer, décochant un compliment à celle-ci, saluant avec respect les vieillards, et veillant avec attention sur ses paroles: Chacun sait qu'une langue de jeune homme est souvent beaucoup trop prompte.

Il portait un pantalon et une veste de drap bleu, un gilet gris, une cravate noire; ses pieds étaient chaussés d'énormes souliers, autour desquels la semelle faisait comme un petit trottoir. Une ceinture de laine rouge s'enroulait autour de son corps. Un feutre à larges bords complétait ce costume et couvrait ses longs cheveux bruns.

—Connais-tu cet homme-là, me dit mon oncle Hilarion en me montrant Guigonnet.

—Pas le moins du monde! répondis-je avec indifférence.

—Eh bien! neveu, c'est le chasseur d'ours. Nous allons faire connaissance avec lui, et il te contera ses histoires.