Mais, dans tous les cas, le principal ennemi du sportsman, c'est le sport, c'est-à-dire l'émulation qui existe presque fatalement entre ceux qui s'occupent avec passion d'exercices physiques, et qui fait que chacun d'eux veut devancer son voisin.
Le bicycliste isolé risquerait rarement d'arriver au surmenage; ce qui le fatigue, c'est de voyager en compagnie d'autres camarades, à cause de l'excitation qui se communique des uns aux autres, et qui les porte tous à donner plus qu'ils ne peuvent. L'escrime, souvent, n'aurait pas sa raison d'être, sans le désir de l'emporter sur ses partenaires; de là le danger spécial de cet exercice. Si l'on veut bien se rappeler qu'il est pris, en général, dans un air confiné, qu'il exige une dépense considérable d'influx nerveux, une tension permanente de l'esprit, un excès de rapidité dans les mouvements, on comprendra que c'est plus un exercice cérébral qu'un exercice musculaire, et que les gens qui croient se reposer du travail cérébral en faisant de l'escrime sont bien vite détrompés. Le sage est celui qui, désirant se reposer du travail cérébral par l'exercice, s'attache aux exercices qui ne demandent pas d'attention, aux exercices automatiques dans lesquels la moelle seule intervient; marcher, ou mieux encore courir suivant les bons principes, scier du bois, tourner une roue de pompe, labourer, ramer, etc.
L'automobilisme «tient le record» parmi les exercices qui épuisent le système nerveux; nous ne parlons pas, bien entendu, des hommes qui se servent de l'automobile comme d'un moyen de locomotion, mais de ceux qui en font un moyen de distraction. Quelques-uns arrivent à une mentalité toute spéciale, à un état de folie qui n'a pas encore reçu de nom, et qu'on pourrait appeler la folie de la vitesse: quand ils sont sur leur machine, ils ne voient que le ruban de route qui se déroule devant eux, le reste de la terre a cessé d'exister. Ils ne voient point, ils n'entendent point: ce sont des mangeurs de kilomètres, ce ne sont plus des hommes. Et, chose curieuse, l'automobiliste n'a pas besoin d'émulation, il se suggestionne lui-même, et devient le propre artisan de son délire.
Mais les dangers des sports deviennent encore plus considérables quand ils sont pratiqués par des organismes en voie de formation, par des jeunes gens, par des écoliers. Or, il y a quelques années, avait soufflé un vent, venu d'Angleterre, qui avait véritablement tourné la tête à certains hommes s'occupant des problèmes de pédagogie,—ou plutôt qui avait affolé l'opinion publique, et les pédagogues subissaient le courant. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne parlait plus, dans les établissements scolaires, que de sports et de gymnastique. La culture intellectuelle paraissait devoir être mise au second plan. Mais on n'a pas tardé à voir qu'il y avait abus. Les excellents travaux du Dr Lagrange et du Dr Legendre, l'intervention des médecins dans la Ligue des Pères de Famille, ont mis un frein à cet engouement, qu'on ne rencontre plus que dans quelques institutions où l'on s'obstine à imiter l'éducation anglaise, sans se rappeler que nos petits Français ne sont pas des Anglo-Saxons. Je me demande d'ailleurs si les petits Anglo-Saxons eux-mêmes de l'âge de douze et treize ans se trouveraient bien de faire des courses de 4 et 5 kilomètres au pas gymnastique, sans progression et sans entraînement préalable, comme je sais qu'on en impose aux enfants dans les institutions dont je parle.
III. Déviations de l'hygiène sexuelle.—Tous les pédagogues et tous les pères de famille soucieux de l'avenir de leurs enfants sont, à juste titre, préoccupés de l'important problème de l'éducation sexuelle; mais tous sont loin de le résoudre dans le même sens. Les uns estiment qu'il ne faut rien dire aux enfants, ni même aux jeunes gens; les autres, qu'il faut au contraire aborder le redoutable problème en face, et le plus tôt possible. La vérité, comme en bien d'autres circonstances, se trouve entre ces deux extrêmes.
Il est bien certain qu'il faut que, à un moment donné, le jeune homme soit averti des dangers qu'il court en s'abandonnant à des aberrations de l'instinct génésique, ou encore à l'usage prématuré des fonctions sexuelles, et qu'il faut aussi qu'il connaisse de bonne heure le péril vénérien. Mais quels moyens employer pour l'instruire? Est-ce au père de famille que revient ce rôle éducateur? Oui, s'il a suffisamment gagné la confiance de ses enfants, et s'il se sent capable de cette mission délicate; dans d'autres cas, c'est au médecin de la famille que doit être dévolu ce soin; et, dans les pensions, lycées, institutions, c'est encore au médecin de la maison, et, dans une certaine mesure, à ceux des professeurs qui vivent le plus avec les élèves.
Convient-il de donner à ceux-ci un enseignement collectif? La tentative a été faite, récemment, dans plusieurs lycées de Paris. Il faut avouer qu'elle est ardue, mais les bons résultats ont dépassé toute attente. Cependant je suis avec M. l'abbé Fonsagrives partisan plutôt de l'enseignement individuel, compris dans un sens libéral, sous forme de causerie du professeur avec un petit nombre d'élèves.
Jusqu'au moment où il est raisonnable d'aborder devant les enfants ces délicats problèmes, le rôle de l'éducateur doit se borner à exercer autour d'eux une surveillance assidue, et à retarder le plus possible l'éclosion de l'instinct sexuel. Pour ce faire, il faut imposer à l'enfant de la fatigue physique, la pousser au maximum de la tolérance, dussent les études en souffrir momentanément. C'est de la bonne économie, sans cependant qu'on doive verser dans cet abus des sports que nous avons dénoncé plus haut. Ici se retrouve, comme dans tous les problèmes de l'hygiène, cette question de dosage, de mesure, qui comporte un nombre indéfini de solutions, d'après la variété des cas individuels.
Les dangers que court l'enfant en s'abandonnant à des aberrations de l'instinct sexuel sont moins grands que ne l'a dit Tissot, mais ils sont néanmoins considérables, et le capital nerveux de l'enfant est vite entamé par les habitudes vicieuses. De là ces formes vagues de neurasthénie avec difficulté pour le travail, timidité maladive, manque de confiance en soi, céphalée, traits tirés, yeux cernés, amaigrissement, amoindrissement de la valeur du sujet. Un médecin éclairé ne s'y trompe pas. Il doit alors trouver moyen de prendre l'enfant à part, à la fin de la consultation, et lui dire à brûle-pourpoint, en le regardant fixement: «Mon ami, je sais la cause de votre mal!» Il faut ensuite provoquer quelques aveux discrets, et la consultation doit se terminer par une promesse formelle de l'enfant de se corriger. La psychothérapie, en ce cas, vaut mieux que les médications pharmaceutiques les plus savantes: elle manque bien rarement son effet et elle peut être grandement aidée, dans certains cas, par la psychothérapie hypnotique, dont nous parlerons plus loin.
Quant au danger que fait courir la prématuration des fonctions sexuelles, c'est chose certaine que tout usage de ces fonctions devient un abus, tant que l'organisme n'a pas atteint son complet développement. L'être humain ne devrait aborder l'acte destiné à perpétuer la vie qu'à partir du moment où il est, lui-même, en pleine possession de toute sa vigueur physique. Jusqu'à ce moment, la continence n'est pas préjudiciable. La question a été étudiée à fond, et résolue dans le même sens par les moralistes et par les hygiénistes. La continence n'est presque pas pénible, elle ne le devient que si des excitations factices ont éveillé de trop bonne heure l'instinct sexuel. Elle est recommandable au point de vue moral; elle entretient, chez le jeune homme, ce sentiment qu'on ne saurait trop développer, «le respect de la femme»; et, à vrai dire, c'est elle seule qui le met sûrement à l'abri des contaminations vénériennes.