Le grand public commence à connaître le péril vénérien, et, surtout, à oser en parler. On ne saurait croire combien l'ingénieuse trouvaille de M. Brieux, qui a désigné sous le nom d'avarie la plus redoutable des «maladies» vénériennes, la syphilis, a fait faire de progrès à l'opinion publique. Le mot, d'ailleurs, méritait de faire fortune; et nous aimerions aussi voir employer le terme de «petite avarie» pour désigner la blennorragie, dont les méfaits sont plus considérables que ne le croit le public, et même que ne le croient beaucoup de médecins.
Ce que le public ignore encore, c'est l'âge auquel les jeunes gens sont le plus souvent contaminés. Ainsi que l'a démontré le Dr Ed Fournier, c'est beaucoup plus tôt qu'on ne se le figure généralement; et non seulement à Paris, mais partout, ainsi que le démontrent les statistiques de toutes les armées, qui enregistrent beaucoup plus de «maladies» vénériennes à la première année de service qu'aux années ultérieures, parce que, parmi les malades enregistrés à la première année, figurent tous ceux qui étaient contaminés avant leur entrée au régiment.
Nous ne saurions trop recommander à ce sujet la lecture et la méditation de l'excellente brochure du professeur A. Fournier: Pour nos fils quand ils auront dix-huit ans. En quelques pages s'y trouvent nettement indiquées, et sans aucune exagération, la gravité du péril vénérien, la conduite à tenir pour l'atténuer quand on est atteint, et pour l'éviter. Cette brochure est bonne à lire, elle est nécessaire et suffisante aux conférenciers qui veulent répandre la vérité.
Nous n'avons pas à insister ici sur les méfaits de la syphilis. C'est toujours une «maladie» grave, quelquefois elle est très grave, et cela dès les premiers mois qui suivent son apparition. Elle se traduit alors par les plus importants symptômes de la déchéance organique, céphalée violente, anémie aiguë, perte des forces, albuminurie, etc.; inutile de dire que, dans ce cas, elle fait subir au capital biologique un déchet énorme. Heureusement le traitement mercuriel intensif est là pour réparer, dans une certaine mesure, le désastre.
D'autres fois, la syphilis amène chez le malade de telles préoccupations morales qu'elle devient un danger imminent. L'angoisse peut même conduire au suicide. Il faut que le médecin et le père de famille connaissent cette syphilophobie, pour rasséréner la victime, dans la mesure nécessaire. Mais dans tous les cas la syphilis, cause d'amoindrissement énorme de la valeur du sujet, devra être traitée énergiquement, dès le début et pendant un temps prolongé,—au moins quatre ans,—par des traitements successifs.
Chez la jeune fille, la syphilis est également à redouter. Nombre de jeunes filles de la classe ouvrière connaissent tout ce qui est relatif aux questions vénériennes; elles n'en ignorent que le danger. C'est à leur usage que j'ai écrit naguère une petite brochure intitulée: Pour nos filles. Les services qu'elle est appelée à rendre ne sont pas comparables à ceux que rendra sa soeur aînée, l'excellente brochure du professeur Fournier; et si je la mentionne, ce n'est certes point par une enfantine vanité d'auteur: c'est que, de divers côtés, on m'a affirmé qu'il était bon de la faire connaître.
III—CAUSES MORBIGÈNES COMMUNES AUX DEUX SEXES.— «MALADIES» ACCIDENTELLES
C'est à dessein que nous plaçons ces observations à la suite de l'étude consacrée aux jeunes garçons, car les jeunes filles, entourées de soins à l'âge qui nous occupe, ont relativement peu de «maladies» accidentelles. Chez le jeune homme, au contraire, plus ou moins mal surveillé, plus ou moins surmené par un travail cérébral auquel son cerveau n'est pas encore complètement adapté, ou par le travail musculaire, pour lequel ses muscles, encore en état de développement, ne sont pas suffisamment préparés, la flore microbienne trouve un excellent terrain de culture. Nous ne pouvons pas passer en revue la pathologie de cet âge; faisons seulement remarquer que la «maladie» accidentelle ou bien tue l'individu, ou bien laisse un reliquat définitif sur un organe quelconque (endocardite du rhumatisme, etc.): mais il est très rare que, à cette période de la vie, elle amène l'amoindrissement prolongé ou définitif de la valeur du sujet. En d'autres termes, souvent, chez les jeunes gens, l'affection aiguë aboutit à une convalescence franche, sans ébranler l'organisme; à cet âge, comme dans l'enfance, l'organisme est doué d'une grande élasticité, et rebondit facilement.
Exception doit être faite pour la tuberculose; c'est, par excellence, la «maladie» de l'âge adulte. Contractée, le plus souvent, dans la plus tendre enfance, elle sommeille jusqu'au moment où les mauvaises conditions de milieu, la misère physiologique, le surmenage, mettent le terrain en état de moindre résistance. De là son maximum de fréquence de dix-huit à trente-cinq ans.
De cette conception, qui n'est pas encore classique, mais qui commence à pénétrer dans les esprits, grâce aux travaux du professeur Grancher, et à ceux de M. le médecin inspecteur Kelsch, sur la tuberculose dans l'armée, découle la véritable prophylaxie de la tuberculose. C'est en vain que l'on dépenserait beaucoup d'argent pour fonder des sanatoria; le sanatorium ne convient qu'aux riches. C'est peut-être un bon instrument de cure: sûrement ce n'est pas le meilleur, et, en tout cas «ce n'est pas le meilleur instrument de la lutte contre la tuberculose en tant que «maladie» sociale» (Grancher). Voyez, en effet, ce qu'il faudrait pour qu'un sanatorium populaire donnât un rendement social appréciable! Il faudrait: 1° à l'entrée du sanatorium, un dispensaire de dépistage pour ouvrir la porte aux seuls malades légèrement atteints; 2° pendant le séjour du malade au sanatorium, une oeuvre de secours pour sa femme et ses enfants; 3° à la sortie du sanatorium, la double ration de repos et la demi-ration de travail pendant un temps presque illimité! Le Congrès de la tuberculose de 1905 a d'ailleurs sonné le glas sur les sanatoria populaires, et les médecins de tous les pays, dans une heure de sens commun et de clarté, ont voté la même formule: «En fait de tuberculose, la préservation domine l'assistance.» Nous serons moins sévères dans notre appréciation des dispensaires: ils peuvent rendre quelques services pour l'éducation populaire; mais les véritables oeuvres de l'avenir, on ne saurait trop le répéter, sont les oeuvres de préservation, celles qui arrachent un enfant sain d'un milieu contaminé; ce sont les oeuvres d'hôpitaux marins, pour les enfants atteints de tuberculose locale et non contagieuse; ce sont les colonies de vacances, etc. Ce sont, surtout, les diverses oeuvres sociales luttant contre la misère: car la misère est le grand, le plus grand facteur de la tuberculose.