1° Surmenage cérébral.—Le cerveau est fait pour fonctionner, comme le coeur est fait pour battre; et il est bien rare que le travail cérébral, à lui seul, si excessif qu'il puisse paraître, soit une cause de détérioration profonde, et surtout de déchéance définitive. C'est bien plutôt un élément de survie prolongée.—Voyez cet écrivain qui, à l'âge de soixante-dix-huit ans, continue à étonner le monde par les productions de son génie; il n'a jamais cessé de travailler, et il a pu faire les frais, à soixante-quinze ans, d'une pneumonie qui, à cet âge, est presque toujours fatale. Quel est donc son secret? Son secret, c'est de n'avoir aucune préoccupation étrangère à son travail; c'est d'avoir une femme qui pense pour lui à tous les détails de la vie; c'est d'avoir une excellente hygiène morale, la paix du coeur et de l'esprit.
Bien plus nombreuses sont les victimes d'un travail cérébral insuffisant, et tout le monde sait que les désoeuvrés sont bien à plaindre. Ce sont des coupables, puisqu'ils n'apportent pas à l'oeuvre sociale le contingent d'efforts et de travail qu'ils lui doivent; mais ce sont aussi des malheureux, car la «maladie» les guette. Le désoeuvré accidentel lui-même, habitué à un travail cérébral considérable, s'il est condamné trop longtemps au repos de l'esprit, sent qu'il lui manque quelque chose: il perd son bon sommeil coutumier, et a hâte de reprendre le travail cérébral, qui lui est aussi nécessaire que l'air respirable.
Quand, cependant, le travail cérébral est poussé à une limite véritablement excessive, il amène aussi ce que nous avons appelé la «maladie», c'est-à-dire la détérioration, quelquefois définitive ou prolongée pendant des années. On en voit des exemples chez les candidats aux écoles, à l'internat, à l'agrégation, etc. On serait porté à croire, a priori, que, dans ces cas, la «maladie» atteint l'organe surmené; c'est vrai quelquefois, mais pas toujours, même quand elle est de cause cérébrale, elle peut très bien revêtir les symptômes de la dyspepsie, de l'entérite, tout comme si elle avait été produite par une intoxication. Il faut toujours en revenir aux notions que nous avons développées au chapitre précédent: à la notion des points faibles, et à la variété des manifestations par lesquelles l'organisme traduit le malaise causé par une influence déterminée.
2° Surmenage musculaire.—Il n'amène qu'exceptionnellement la «maladie». Chez le surmené musculaire, quelques jours ou quelques semaines de repos suffisent pour remettre toutes les fonctions d'aplomb; et l'on ne saurait se figurer le rendement dont est capable la machine, quand, par ailleurs, il n'y a pas de fuites occasionnées par la dépense cérébrale. Ainsi nous avons vu des ouvriers italiens produire un travail musculaire véritablement colossal, tout en ayant une alimentation très restreinte (polenta, macaroni, gruyère, viande une fois par semaine, eau claire), et ce, sans le moindre préjudice pour leur santé. Ils se contentaient du salaire dit «de famine», salaire qu'on serait mal venu de proposer à nos ouvriers français.
Il est cependant incontestable que le travail musculaire, poussé à de trop grands excès, peut devenir une cause de «maladie» momentanée, et préparer le terrain à l'éclosion des affections accidentelles. Nous en avons déjà dit un mot à propos de l'entraînement dans l'armée, et des sports chez les jeunes gens.
3° Vices d'alimentation.—Ils jouent un rôle important dans la pathogénie de la «maladie», d'autant que, en dehors des cas d'intoxication aiguë, ils n'agissent qu'à la longue, traîtreusement, insidieusement. Le plus souvent, en effet, l'estomac et l'intestin ne se révoltent qu'après de longues années de protestations presque silencieuses. Mais, à partir du jour de cette révolte, la «maladie» est constituée. Les symptômes d'ordre dyspeptique y tiendront le plus souvent la première place, ce qui n'est pas fait pour surprendre, puisque c'est l'estomac qui a été, dans ces cas, le plus spécialement molesté. Cependant, dans certains cas, les troubles dyspeptiques passeront à l'arrière-plan, au point d'égarer complètement le diagnostic. Voyez cet hystéro-épileptique qui n'a, pour un examinateur superficiel, que des troubles cérébraux; il peut très bien se faire qu'il ait de l'épilepsie gastrique, qu'on fera disparaître par un bon régime. Dans ce cas, les phénomènes gastriques étaient au second plan pour le clinicien, alors que, pour le thérapeute, ils doivent être au premier plan. Si donc le clinicien veut être bon thérapeute, il doit se rappeler les grandes lois que nous avons déjà formulées: s'il traite comme cérébral un sujet dont la «maladie» a été provoquée par des troubles alimentaires, il fait fausse route; de même qu'il ferait fausse route en traitant comme dyspeptique un sujet ayant des misères gastriques, intestinales, hépatiques, mais dont l'état pathologique aurait été occasionné par du surmenage cérébral, médullaire, émotionnel.
Maintenant, essayons d'expliquer comment l'alimentation défectueuse retentit sur l'ensemble de l'organisme.
On a fait grand bruit, ces derniers temps, de l'auto-intoxication d'origine alimentaire; et beaucoup de médecins s'obstinent à ne voir dans la «maladie», quelle qu'en soit la forme, et surtout quand elle revêt la forme nerveuse, qu'une sorte d'empoisonnement de la cellule cérébrale par les toxines alimentaires.
C'est là une hypothèse assez commode, et qui rend compte d'un nombre considérable de faits: mais ce n'est, en somme, qu'une hypothèse, et ne pouvant pas être démontrée par des observations véritablement scientifiques. On pourrait tout aussi bien expliquer les phénomènes rapportés à l'auto-intoxication par l'irritation que provoque, sur le plexus solaire, un aliment défectueux, ou encore par l'irritation des extrémités nerveuses du pneumo-gastrique. On sait que ce nerf étend ses ramifications sur le coeur, l'estomac, le poumon; et on s'expliquerait ainsi les irradiations à distance provoquées par l'irritation stomacale: la dyspnée, l'asthme, les fausses cardiopathies, etc.
Quoi qu'il en soit, les vices d'alimentation peuvent incontestablement provoquer, à eux seuls, la «maladie». Mais, le plus souvent, ils s'associent à d'autres causes: aux chagrins, au surmenage, à la débauche, etc.