Pendant son séjour à la cour de Navarre, le duc d'Anjou obtint de Henri une demi-promesse de se joindre à lui dans la prochaine campagne des Pays-Bas, où l'attendaient tant de déboires et de désastres. Heureusement pour le roi de Navarre, ce projet d'alliance resta lettre morte. Mais, en même temps que Monsieur essayait de le tenter de ce côté, il l'amoindrissait, d'un autre, en recrutant des officiers parmi les gentilshommes de Guienne et de Gascogne: beaucoup de catholiques et plusieurs protestants, parmi lesquels Rosny, acceptèrent les offres du prince. Henri les vit partir à regret, car il n'avait aucune confiance dans les entreprises de son beau-frère, et d'ailleurs il pouvait prévoir, même en pleine paix, qu'il aurait, un jour, grand besoin des services dont allait profiter le duc d'Anjou.
LIVRE TROISIÈME
(1581-1585)
CHAPITRE PREMIER.
Le triomphe de la patience.—Le roi de Navarre et Théodore de Bèze.—Surprise de Périgueux par les catholiques.—Correspondance de Henri avec Brantôme.—Assemblée de Béziers.—Velléités pacifiques.—Préparatifs de voyage de Marguerite à la cour de France.—Les toilettes de la reine de Navarre.—Henri à Saint-Jean-d'Angély.—Son entrevue avec Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.—La cure aux Eaux-Chaudes.—Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.—Les projets de mariage de Catherine de Bourbon.—Négociation avec le duc de Savoie.—L'affaire des frères Casse.—Invitation de Henri III et réponse du roi de Navarre.
A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours, selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires.
La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches indirects touchant les mœurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai délibéré de m'employer à bon escient et de régler ma maison, confessant, à la vérité, que toutes choses se sentent de la perversité des temps.» La même lettre vise, à mots couverts, quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé: «Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me départir encore sur les pratiques et menées qui se font par ceux qui veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres, mêmement sur les derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas. Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.» Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était, par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé qu'avec le roi de Navarre.