Mort de Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon.—La «folie d'Anvers» et l'incurie politique des Valois.—Conséquences de la mort de Monsieur.—Le roi de Navarre sur la première marche du trône.—Visées de la Maison de Lorraine.—Henri revendique son titre de «seconde personne du royaume».—Mission du duc d'Epernon auprès du roi de Navarre.—La conférence de Pamiers.—Le pour et le contre.—Détermination de Henri.—Indiscrétion de Du Plessis-Mornay.—Rapprochement entre les deux rois.—Assemblée de Montauban.—Traité de Joinville entre la Ligue et le roi d'Espagne.—Négociations en Suisse.—Ambassade des Pays-Bas à Henri III.—Déclaration de la Ligue.—La Ligue en armes.
Le 10 juin 1584, mourut, à Château-Thierry, Monsieur, duc d'Anjou et d'Alençon, duc souverain de Brabant et marquis du Saint-Empire. Esprit malsain dans un corps gâté, il avait, toute sa vie, conspiré ou couru des aventures qui tournaient toujours à la conspiration. Il était revenu mourir en France, sous le coup de son dernier désastre, que l'histoire a justement surnommé la «folie d'Anvers». Il avait pourtant dépendu de la cour de France que la conquête des Pays-Bas devînt une réalité; mais il eût fallu pour cela secouer le joug des intrigues espagnoles qui enveloppaient de toutes parts la politique de Henri III et de la reine-mère. La France donna au duc d'Anjou un grand nombre de ses enfants, dont quelques-uns des plus illustres, comme La Noue; mais la cour n'entra pas ouvertement dans la lutte, quoiqu'elle eût pu avoir la partie belle, si elle s'y fût jetée franchement, et surtout si elle eût accueilli les propositions que lui firent, en temps opportun, le roi de Navarre et le prince de Condé. Mais rien de viril ne pouvait plus venir des Valois. Relisons cette page attristante de Mézeray:
«François, duc de Montpensier, qu'on nommait le prince-dauphin avant la mort de son père, et le maréchal de Biron y avaient mené un renfort de quatre mille hommes de pied français, trois mille Suisses et douze cents chevaux; de plus, avec un peu d'argent de la reine-mère, Monsieur avait levé quelques cornettes de reîtres. Mais, à parler ainsi, c'était là sa dernière main, il ne devait plus rien attendre de France, son crédit était à bout et le roi n'avait nulle inclination de l'assister.
«Monsieur avait bien quelques traités avec le prince Casimir et les autres protestants d'Allemagne; mais les armes de ce pays-là ne se remuant point sans argent, il n'en devait rien espérer...—Il pensait tirer quelque secours du roi de Navarre, lequel poussé à cela, non moins pour l'honneur de la France que par le désir de recouvrer la Haute-Navarre, offrait au roi de France, tandis que l'on ferait effort dans les Pays-Bas, de porter la guerre jusque dans le cœur de l'Espagne, d'employer pour cela cinq cent mille écus de son bien, pour laquelle somme il engagerait ses comtés patrimoniaux de Rouergue et de L'Isle, qui valaient plus d'un million d'or...—Pour comble de sûreté, avant que de mettre en campagne, il promettait de donner Madame, sa sœur unique, en otage, comme eût fait le prince de Condé, sa fille; même quand l'entreprise eût été commencée, il se fût dessaisi des places de sûreté avant le temps échu. Mais les ennemis particuliers de ce roi et la cabale espagnole firent qu'on rejeta bien loin ces offres, qui semblaient bien avantageuses à la France...»
La vie de Monsieur avait souvent bouleversé la cour de France et agité la politique européenne; sa mort prématurée posa ou compliqua subitement, dans notre pays, des questions où se trouvaient engagés et mis aux prises tous les intérêts légitimes et toutes les ambitions. Monsieur mourant sans avoir été marié, Henri III n'ayant pas d'enfant et paraissant destiné à ne laisser aucune postérité, la race des Valois ne tenait plus qu'à la vie d'un homme, et la couronne de France devait fatalement échoir, soit au Bourbon hérétique, qui avait pour lui le droit national, soit à un prétendant capable de s'imposer par l'intrigue ou par la force. Telle était la perspective qui s'ouvrit devant Henri III.
De son côté, Henri de Bourbon, roi de Navarre, se trouvait brusquement porté sur la première marche du trône, et, de cette hauteur, il voyait une France catholique à conquérir, non seulement sur des croyances et des traditions séculaires encore toutes-puissantes, mais sur une famille princière, féconde en hommes de guerre et en hommes d'Etat, appuyée sur des alliances de premier ordre, et manifestement placée à la tête de la Ligue. Quant aux Guises, la mort venait de supprimer un obstacle redoutable sur la voie où leur politique de domination et d'usurpation s'était déjà essayée; il ne leur restait plus qu'à détruire, par la Ligue, et le pouvoir du dernier Valois et les chances de succession de son héritier. C'est l'œuvre qu'ils vont tenter avec une vigueur et une audace que ne déconcerteront pas les plus sanglantes catastrophes, jusqu'à ce que l'abjuration vienne achever et assurer la conquête du pays par leur royal adversaire.
Dès que la nouvelle de la mort de Monsieur fut connue, chaque parti prit sa direction. Les Guises firent publier discrètement, en attendant l'éclat prochain, le ban de leur croisade politique et religieuse; le roi de France, qui les devinait, conçut, une fois de plus, pour leur échapper, le dessein de convertir son beau-frère; et le roi de Navarre, après les lettres de condoléance sur ce deuil de famille, revendiqua sans délai, en qualité d'héritier présomptif, la jouissance du privilège spécial de la seconde personne du royaume. «Monseigneur, disait-il à Henri III, c'est chose accoutumée d'ancienneté et que vos prédécesseurs rois ont observée dès longtemps, qu'advenant qu'aucun prince du sang se trouvât le plus proche pour tenir lieu de la seconde personne, ils lui font cette faveur de lui donner permission de créer métiers ès villes du royaume ès quelles il y a métiers jurés, pour rendre témoignage au peuple, par cette gratification, du rang qu'il doit tenir en cas qu'il n'y ait enfant, le déclarant et le faisant naître comme Fils de France, ainsi que l'a très bien remarqué le feu greffier du Tillet (greffier en chef du parlement de Paris) en ses Mémoires extraits du registre de votre cour...—Je vous supplie très humblement, Monseigneur, me faire tant de grâce que de m'octroyer vos lettres de provision... Ce sera chose, combien qu'elle ne soit bien grande en soi, qui toutefois, pour la conséquence, et selon la capacité du peuple, pourra servir à l'encontre de mes ennemis, qui, par factions, ligues et menées, ne tâchent qu'à se prévaloir contre moi, au préjudice et détriment de votre autorité et de votre couronne.»
Henri III n'avait pas attendu cette lettre, ni même la mort de son frère, pour tenter la démarche à laquelle nous venons de faire allusion: il avait, dès le 15 mai, envoyé vers le roi de Navarre un de ses grands favoris, le duc d'Epernon, surnommé l'archimignon par L'Estoile, et qui fait dans l'histoire une figure à la fois si hautaine et si louche[36]. Le duc avait pour mission de porter au prince hérétique les plus cordiales paroles et les plus vives instances de Henri III: le roi de Navarre n'en pouvait suspecter la sincérité, car Du Plessis-Mornay, en mission à la cour, lui écrivait, au mois d'avril: «S. M. ne feint point de dire que vous êtes aujourd'hui la seconde personne de France. Ces jours passés, S. M., après son dîner, étant devant le feu, M. du Maine présent et grand nombre de gentilshommes, dit ces mots: «Aujourd'hui je reconnais le roi de Navarre pour mon seul et unique héritier. C'est un prince bien né et de bon naturel. Mon naturel a toujours été de l'aimer, et je sais qu'il m'aime. Il est un peu colère et piquant, mais le fond en est bon.»
Epernon, reçu par Henri avec des égards particuliers, eut avec le roi, à Pamiers, une longue conférence, à laquelle assistèrent Roquelaure, Antoine Ferrier, chancelier de Navarre, et le ministre Marmet. Les exhortations du duc étaient fondées sur des motifs de conscience, d'intérêt et de politique. Roquelaure, catholique, était pour la conversion, ne jugeant pas que le roi pût hésiter entre les psaumes de Clément Marot et la couronne de France. Rien n'empêchait, au dire du ministre, que le roi se présentât au pays, «la couronne d'une main et les psaumes de l'autre». Antoine Ferrier se prononçait contre la conversion, mais était d'avis que Henri marquât, par un voyage à la cour, ses sentiments de fidélité et d'affection pour le roi de France.