Il est certain que le roi de Navarre fut vivement tenté, dès le premier abord, de se rendre aux désirs de Henri III, pour ce qui concernait le voyage à la cour de France, et qu'il sentit la force des raisons qu'on faisait valoir pour le ramener à la religion de ses ancêtres; mais, examinée à la lumière des circonstances politiques, la double proposition lui parut inacceptable. Se convertir brusquement, c'était sacrifier tout un parti, s'en attirer la haine, et le jeter sous les ordres d'un autre chef, le prince de Condé, par exemple, qui l'eût préparé à de nouvelles luttes, sans les tempéraments dont n'avait jamais voulu se départir le roi de Navarre.
Il pouvait, sans doute, devenir effectivement «la seconde personne du royaume», le lieutenant-général, presque l'égal de Henri III. Qu'y gagnait-il et qu'y gagnait le pays? Les Guises n'abdiqueraient pas, ni la Ligue, ni Condé. Il changeait de camp et modifiait, par là, sa situation personnelle, mais sans assurer sa fortune dynastique et sans accroître les chances d'une pacification générale: tout restait problème pour le pays comme pour lui; seulement les données de ce problème étaient bouleversées, ce qui en rendait la solution plus périlleuse et plus douteuse. En somme, le roi de Navarre ne pouvait donner à Henri III qu'une des satisfactions demandées; mais le fait seul de sa présence à la cour l'eût infailliblement rendu suspect aux yeux des calvinistes, sans désarmer les Guises ni la Ligue, sans servir efficacement la cause du roi de France et celle de son héritier. Il reçut avec respect et gratitude le message de Henri III, se défendit de toute opiniâtreté aveugle en matière de religion, et, protestant de son vif désir d'être toujours le premier et le plus fidèle serviteur du roi de France, il prit le parti d'attendre une paix honorable, si elle était possible, ou une guerre dont il ne fût pas le provocateur.
La plus inviolable discrétion était commandée, ce semble, au sujet de la conférence de Pamiers; mais Du Plessis-Mornay craignant, à la réflexion, que des récits erronés et de nature à compromettre le roi de Navarre n'en fussent publiés par les catholiques, par la cour de France elle-même, dont il n'était pas déraisonnable de se méfier, résolut de prendre les devants. Il en composa un «mémoire, avec tous les raisonnements de part et d'autre», dit Mézeray, qui ajoute: «Mais en pensant fortifier ceux de la religion, il fournit un ample sujet à leurs ennemis de calomnier les deux rois et de donner de mauvaises interprétations au voyage du duc d'Epernon. Ils disaient qu'il n'était pas allé là pour convertir le roi de Navarre, mais pour le confirmer dans son hérésie: car on voyait bien par le résultat de cette conférence qu'il faisait gloire de demeurer obstiné dans son erreur; qu'ainsi, lorsqu'il serait venu à la couronne, à laquelle le roi lui-même lui frayait le chemin par l'oppression des princes catholiques, les huguenots ayant la force en main renverseraient l'ancienne religion. Leurs émissaires allaient semant ces calomnies parmi les peuples, les prédicateurs les trompetaient séditieusement dans les chaires, les confesseurs les suggéraient à l'oreille... Puis, après avoir noirci l'honneur du roi par toutes les inventions dont ils pouvaient s'aviser, ils n'oubliaient pas de recommander hautement la piété, la valeur et la bonté des princes Lorrains, qu'ils nommaient le vrai sang de Charlemagne, les boucliers de la religion, et les pères du peuple, insinuant par là assez clairement qu'ils étaient plus dignes de tenir le sceptre que celui qui le portait. Au souffle de ces calomnies, les zélés, les simples et les factieux commencèrent à frémir, à se soulever, à faire des assemblées aux champs et aux villes, à enrôler des soldats, à désigner des chefs muets, au billet desquels les enrôlés devaient se trouver à certain rendez-vous.»
La publication de ce mémoire fut une faute toute personnelle à Du Plessis-Mornay et qu'il n'eût certes pas commise, s'il avait demandé l'avis du roi de Navarre. Henri, blessé de cette indiscrétion, dont il vit, tout de suite, la portée, s'en plaignit à son secrétaire, dans la lettre suivante, datée de la fin du mois de septembre 1584: «J'ai reçu, ce soir, la lettre et le mémoire que m'avez envoyés. J'eusse désiré que me l'eussiez apporté vous-même... Venez-vous-en, je vous prie, aussi vide de passion que vous êtes plein de vertu. Je sais que vous m'aimez et qu'ayant parlé à moi, vous reconnaîtrez les erreurs que vous avez faites, qui ne sont bienséantes ni aux uns ni aux autres.»
La mort de Monsieur et la mission du duc d'Epernon opérèrent un rapprochement sensible entre les deux rois. Henri III savait gré à son beau-frère de l'avoir prévenu, l'année précédente, non seulement des menées de Philippe II, mais encore des accointances de la Maison de Lorraine avec la cour d'Espagne, et le roi de Navarre lui fit tenir, dans la suite, beaucoup d'autres avis sur les «remuements» des Guises, qu'il ne perdait jamais de vue. Si Henri III avait trouvé, dans son conseil, les clartés et les résolutions qu'auraient dû y faire naître les actes préliminaires qu'on lui dénonçait de toutes parts, il lui eût été facile d'étouffer le monstre dans son berceau, comme dit Mézeray; mais, dépourvu de toute énergie, il semblait toujours rechercher, au lieu des raisons d'agir, celles de temporiser, fermant le plus possible les yeux, pour avoir le droit de ne pas voir le mal. On avait beau lui dire que la Ligue encombrait les chemins de courriers, d'émissaires, de troupes même, que son esprit soufflait ouvertement parmi les populations d'un grand nombre de villes: il se laissait persuader par la reine-mère, toujours portée aux demi-mesures, que c'étaient là des émotions passagères provoquées par les bruits qui couraient sur l'organisation de la Ligue protestante; si bien, qu'il se contenta de défendre, par un édit, les ligues secrètes, les assemblées et enrôlements de gens de guerre. Ramener à lui le roi de Navarre paraissait être la plus persistante de ses idées. Il avait eu la pensée de donner à son favori Joyeuse le gouvernement du Languedoc; mais Montmorency n'entendait pas le céder, et, après beaucoup d'actes d'hostilité, le Languedoc allait devenir le théâtre d'une guerre acharnée, lorsque le roi de Navarre, ayant obtenu de Henri III l'autorisation de s'entremettre, parvint à concilier Montmorency et Joyeuse. En échange de ce service, il sollicita l'agrément de Henri III pour la tenue d'une assemblée déjà convoquée à Montauban. «Le roi en fit quelque difficulté, dit Mézeray, tant parce qu'il ne le pouvait faire sans donner sujet de murmure aux catholiques, que parce que son conseil était offensé de ce qu'elle avait été assignée auparavant que de la demander; néanmoins, désirant le gratifier, il lui accorda cette requête, avec un don de cent mille écus, et voulut que, de là en avant, il l'appelât «son maître» dans ses lettres, comme il faisait autrefois, lorsqu'il était en cour auprès de lui. Dans cette assemblée, se trouvèrent le prince de Condé, le comte de Laval, le vicomte de Turenne, depuis quelques mois sorti de la prison des Pays-Bas, Châtillon, et la plupart des seigneurs qui professaient cette religion. Bellièvre y alla de la part du roi, pour demander, entre autres choses, la restitution des places, mais il trouva les courages bien résolus à ne les point rendre; et l'assemblée envoya au roi, par Laval et Du Plessis-Mornay, un cahier de plaintes contenant les inexécutions de l'Edit, qui tendaient à obtenir la prolongation du terme, et semblaient dire que si on leur refusait une si juste demande, ils seraient contraints de se mettre sur leurs gardes. Le président Séguier, Villeroy et Bellièvre n'étaient point d'avis qu'on leur accordât cette prolongation, parce que c'était fortifier une religion qu'il fallait détruire, c'était diminuer l'autorité royale, et fournir aux ligueurs un prétexte de troubler l'Etat; et le roi était de lui-même porté à croire ce conseil, n'ayant aucune inclination pour les religionnaires. Mais les persuasions du duc d'Epernon, qui favorisait le roi de Navarre, et la crainte que lui donnèrent les députés de la résolution opiniâtre de leur parti, le firent condescendre, après de grandes répugnances, à leur laisser les places encore deux ans; dont il leur fit expédier ses lettres à la fin du mois de novembre.»
Comme le dit Mézeray, ce ne fut pas sans de nombreuses difficultés que l'assemblée de Montauban trouva grâce, par ses cahiers, auprès de Henri III, et, tout en profitant du succès obtenu, le roi de Navarre n'en devint pas plus confiant dans l'avenir. Aussi, dans la lettre qu'il adressa au roi, vers la fin de l'année 1584, pour le remercier du bon accueil fait aux vœux et remontrances de l'assemblée, il disait avec sa fine ironie: «Reste maintenant, Monseigneur, comme il a plu à V. M. faire connaître cette sienne bonne volonté à ses très humbles sujets, qu'aussi il lui plaise, par une même bonté, commander, au plus tôt que ses affaires pourront le permettre, les expéditions nécessaires pour leur en faire sortir les effets...» Fidèle à son rôle, il affectait toujours de compter sur Henri III, mais il sentait bien que toute cette bonne volonté était, comme d'habitude, eau bénite de cour. Et, en effet, quelques jours après, il eut, plusieurs fois, l'occasion de se plaindre à Matignon de diverses irrégularités, en Languedoc, en Rouergue, en Quercy et en Périgord.
Les Guises, depuis quelque temps éloignés de la cour, n'attendaient qu'un prétexte pour stimuler le zèle de la Ligue, déjà toute à leur dévotion. Lorsqu'ils surent que Henri III venait d'accorder aux calvinistes un délai de deux ans pour la remise des places de sûreté, ils n'hésitèrent plus à développer leurs plans et à en presser l'exécution. Le dernier jour de l'année 1584, par le traité de Joinville, ils associent le roi d'Espagne à la Ligue, qu'il prend, en quelque sorte, sous son patronage et à sa solde. Ce pacte éclaire l'histoire des quinze années qui vont suivre; en voici le résumé:
«Les contractants, pour la conservation de la foi catholique, tant en France qu'aux Pays-Bas, conclurent une confédération et ligue offensive et défensive, perpétuelle et à toujours, pour eux et pour leurs descendants, avec ces conditions: qu'arrivant la mort du roi Henri III, le cardinal de Bourbon serait installé en sa place, comme prince vraiment catholique et le plus proche héritier de la couronne, en excluant entièrement et pour toujours tous les princes de France, étant à présent hérétiques et relaps, et des autres ceux qui seraient notoirement hérétiques, sans que nul pût jamais régner qui aurait été infecté de ce venin ou le tolérerait dans le royaume; que le cardinal venant à être roi renouvellerait le traité fait à Cambrai l'an 1558, entre les rois de France et d'Espagne; qu'il ferait bannir par édit public tous les hérétiques; que les princes français contractants feraient observer en France les saints décrets du concile de Trente; que le cardinal de Bourbon renoncerait pour lui et ses successeurs à l'alliance du Turc; qu'ils donneraient ordre que toutes pirateries cesseraient vers les Indes et îles adjacentes, empêcheraient que les villes des Pays-Bas ne seraient plus mises aux mains des Français, défendraient le commerce avec les rebelles des Pays-Bas, et aideraient, par la force des armes, le roi catholique à réduire les villes rebelles, et celle de Cambrai; que S. M. catholique, tandis que la guerre durerait, fournirait aux princes français cinquante mille pistoles par mois, dont il en avancerait quatre cent mille de fixe mois en fixe mois; que le cardinal lui tiendrait compte de ces frais, s'il parvenait à la couronne; que les contractants ne pourraient jamais traiter avec S. M. très chrétienne, ni aucun autre prince, au préjudice de cette Ligue; qu'il ferait garder place, pour signer, aux ducs de Mercœur et de Nevers; qu'il se ferait deux originaux de ce traité, dont l'un demeurerait à S. M. catholique, l'autre au cardinal, qui se les enverraient mutuellement, dans le mois de mars, ratifiés, signés et scellés de leurs sceaux, mais qu'il serait tenu secret jusqu'à ce que les deux parties en consentissent la publication.»
Aussitôt, l'argent espagnol afflue dans les mains des Guises, et ils s'en servent pour enrôler des troupes et acheter les consciences hésitantes de quelques capitaines ou gouverneurs de places: la Ligue est prête à s'affirmer partout. Les Guises, non contents d'avoir à leurs ordres une armée française soudoyée par l'Espagne, négocient avec la Suisse, dans les cantons catholiques, une forte levée; ils s'y heurteront, quelques mois plus tard, à la diplomatie de la reine-mère et à celle du roi de Navarre, Catherine conjurant les Suisses de refuser leur secours aux princes lorrains, parce qu'elle se disposait à faire la paix avec eux, et Henri s'efforçant de démontrer aux cantons que l'intérêt religieux n'est pour rien dans la politique de la Maison de Lorraine, et que, en la secourant, ils viennent en aide aux alliés de la Maison d'Autriche, leur ennemie[37].