LIVRE QUATRIÈME
(1586-1589)

CHAPITRE PREMIER

Les quatre manifestes du roi de Navarre.—Jonction de l'armée de Mayenne et de l'armée de Matignon.—Conduite du maréchal.—Prise de Montignac en Périgord par Mayenne.—Dénombrement des deux armées royales.—Résolution et bonne humeur.—Premier siège de Castets.—Henri fait lever ce siège à Matignon.—Le plan du roi de Navarre.—Voyage de Henri à Pau.—Les Etats de Béarn et les subsides.—Retour précipité.—Le roi cerné.—Les deux messages de Henri à son «Faucheur».—La comédie militaire de Nérac.—Illusions de Mayenne et de Poyanne.—Odyssée du roi de Navarre, de Nérac à Sainte-Foy.—Le duc de Mayenne et le vicomte d'Aubeterre.

L'année 1586 s'ouvre par quatre manifestes datés de Montauban le 1er janvier, et adressés au clergé, à la noblesse, au Tiers-Etat, à la ville de Paris. Voici la conclusion de la lettre au clergé: «Nous croyons un Dieu, nous reconnaissons un Jésus-Christ, nous recevons un même Evangile. Si, sur les interprétations de même texte, nous sommes tombés en différend, je crois que les courtes voies que j'avais proposées (le concile libre) nous pourraient mettre d'accord... La guerre que vous poursuivez si vivement est indigne de chrétiens, indigne entre les chrétiens, de ceux principalement qui se prétendent docteurs de l'Evangile. Si la guerre vous plaît tant, si une bataille vous plaît plus qu'une dispute, une conspiration sanglante qu'un concile, j'en lave mes mains: le sang qui s'y répandra soit sur vos têtes. Je sais que les malédictions de ceux qui en pâtiront ne peuvent tomber sur moi, car ma patience, mon obéissance et mes raisons sont prou connues. J'attendrai la bénédiction de Dieu sur ma juste défense, lequel je supplie, Messieurs, vous donner l'esprit de paix et d'union pour la paix de cet Etat et l'union de son Eglise.»

Dans le manifeste à la noblesse de France, après l'exposé apologétique, il touche la fibre nationale: «Ils (les ligueurs) se sont formalisés aussi du gouvernement de cet Etat, ont voulu pourvoir à la succession, l'ont fait décider à Rome par le pape. Vous donc qui tenez le premier lieu en ce royaume, si le besoin d'icelui l'avait requis, auriez-vous été si nonchalants de vous laisser prévenir par étrangers en cet office? N'auriez-vous point eu de soin de la postérité?... Car qu'a-t-on vu que Lorrains en tous ces remuements? Mais certes, pour réformer ou transformer l'Etat, comme ils désirent, il n'était besoin de votre main, il n'appartenait qu'à étrangers de l'entreprendre... Le procès ne se pouvait juger en France..., il fallait qu'il fût jugé en Italie.»—Rappelant son défi au duc de Guise «pour sauver le peuple de ruine, pour épargner le sang de la noblesse», il jette le gant et compte sur l'avenir: «Ne pensez, Messieurs, que je les craigne... On sera plutôt lassé de m'assaillir que je ne serai de me défendre; je les ai portés, plusieurs années, plus forts qu'ils ne sont, plus faible beaucoup que je ne suis. Vous avez expérience et jugement: le passé vous résoudra de l'avenir.»—Il y a, dans la conclusion, très pathétique, des mots poignants, des élans sublimes: on n'avait jamais peut-être, depuis Jeanne d'Arc, parlé un langage aussi national: «Je plains certes votre sang répandu et dépendu (dépensé) en vain, qui devait être épargné pour conserver la France; je le plains, employé contre moi, à qui le deviez garder, étant ce que Dieu m'a fait en ce royaume, pour joindre une France à la France, au lieu qu'il sert aujourd'hui à la chasser de France»...

Voici la conclusion de la lettre au Tiers-Etat: «Je compâtis à vos maux; j'ai tenté tous les moyens de vous exempter des misères civiles; je n'épargnerai jamais ma vie pour les vous abréger... Je sais que, pour la plupart, vous êtes assujettis sous cette violence; je ne vous demande à tous qui, selon votre vocation, êtes plus sujets à endurer le mal que non pas à le faire, que vos vœux et vos souhaits et vos prières».

Quant au manifeste à la ville de Paris, il était bien ce qu'il devait être. Dans cette page, Henri ne démontre pas: il affirme, et compte sur la pénétration de l'esprit parisien. L'exorde seul dit tout: «Je vous écris volontiers, car je vous estime comme le miroir et l'abrégé de ce royaume; et non toutefois pour vous informer de la justice de ma cause, que je sais vous être assez connue; au contraire, pour vous en prendre à témoins, vous qui, par la multitude des bons yeux que vous avez, pouvez voir et pénétrer profondément tout ce qui se passe en cet Etat».

Dès les premiers jours de janvier, «tout est en armes en France», comme l'écrit le roi de Navarre au baron de Saint-Geniès. Le duc de Mayenne et Matignon s'étaient rencontrés à Châteauneuf, sur la Charente, vers la fin du mois de décembre. Ils parurent se mettre d'accord pour le plan de campagne; mais, outre qu'ils se méfiaient l'un de l'autre, il a été reconnu que Matignon avait reçu de Henri III l'ordre secret, non, comme l'ont dit quelques-uns, de ménager le roi de Navarre, mais, tout en le combattant, d'agir le moins possible de concert avec le duc, afin de ne pas multiplier les succès de la Maison de Guise. A la vérité, aucun témoignage authentique n'est venu confirmer précisément cette interprétation de la conduite du maréchal; mais on n'en peut nier la vraisemblance, quand on étudie les actes de Matignon pendant le cours de la campagne. Si aucune arrière-pensée ne dirigea quelques-uns de ses actes, il faut avouer alors qu'ils furent sous l'influence d'une sorte de fatalité, dont profita, dans une large mesure, la cause du roi de Navarre.

Après leur entrevue, le duc et le maréchal semblèrent avoir hâte de se séparer: Matignon revint en Guienne, et Mayenne, qui n'osa pas assiéger Saint-Jean-d'Angély, où régnait la peste, prit quelques bicoques, en Saintonge et en Périgord. Pierre de L'Estoile note un de ces exploits: «Le 6e jour de février (1586), la ville de Montignac en Périgord, ou plutôt bicoque, que tenaient ceux de la Religion, fut rendue, par composition, au duc de Mayenne. Le roi de Navarre n'avait auparavant qu'un concierge dans cette place, sans vouloir souffrir qu'on y fît la guerre. Aussi, deux jours après cette belle prise, les habitants, qui tous étaient de la Religion, se rachetèrent pour mille écus, qu'ils baillèrent à Hautefort, et fut, par ce moyen, remise en leur puissance. Voilà comme on commença à exterminer l'hérésie, par vider la bourse des hérétiques; et toutefois la Ligue, à Paris, en fit un trophée au duc de Mayenne.»