Le chiffre des troupes que mettaient en mouvement le duc de Mayenne et le maréchal de Matignon n'est donné qu'approximativement par les historiens: il n'était pas inférieur à vingt mille hommes de toutes armes, sans compter les gentilshommes qui servaient en volontaires et se joignaient habituellement au gros de l'armée, quand elle passait ou séjournait dans leur voisinage. Il y avait, dans cette accumulation de forces, de quoi inquiéter, sinon effrayer le roi de Navarre et ses partisans. Ils attendirent l'orage de pied ferme, et même avec autant de bonne humeur que de courage. Du Plessis-Mornay écrivait à la duchesse d'Uzès, qui vivait à la cour de Henri III: «Nous sommes attendant M. de Mayenne. Son armée s'évapore en menaces, et les effets en seront tant moindres. Croyez, Madame, qu'il nous tarde de le chasser et que ce saint est taillé à ne pas faire grands miracles en Guienne.» Et Henri écrivait, de son côté, avec une pointe de forfanterie qui ne déplaît pas: «Depuis quatre mois, ils n'ont pas assiégé une seule bicoque des nôtres, ils n'ont pas défait une seule de nos compagnies, et les leurs, de maladie ou d'autre incommodité, se sont défaites de la moitié; espérant bien, avec le moindre secours que je puis avoir, les combattre ou tout au moins les chasser de mon gouvernement, auquel j'ai eu jusqu'ici mes allées et venues franches, les tenant encore par delà les rivières.» Le roi de Navarre était alors à Montauban, ayant sous la main un corps d'élite de deux mille hommes environ, prêt à se porter sur les points faibles, ou à profiter de l'occasion pour tenter quelque coup heureux. Le 25 janvier, il était à Nérac ou dans le voisinage de cette ville, quand il eut connaissance de «lettres écrites par le maréchal de Matignon au premier président de Toulouse», lettres qui annonçaient que le dessein des deux armées était de «nettoyer la rivière (la Garonne) et réduire toutes les villes qui sont auprès, suivant le commandement du roi fait au duc, à la requête de ceux de Toulouse et de Bordeaux, afin de rendre le commerce desdites villes libre». Cette lettre interceptée lui donnait de précieuses indications; il les utilisa sans délai en envoyant chercher des poudres en Béarn pour les distribuer, en supplément, à quatre places qu'il jugeait pouvoir être assaillies: Clairac, Nérac, Casteljaloux et Castets. Huit jours après, l'armée de Matignon paraissait devant Castets.

Castets appartenait à Favas. Ce n'était qu'un château, mais fortifié de main de maître, bien armé et approvisionné. Favas l'avait donné en garde au capitaine de Labarrière, qui s'y était enfermé avec une troupe aguerrie. Vingt fois les Bordelais avaient demandé à Matignon d'enlever aux calvinistes cette place, non seulement parce qu'elle était la propriété d'un de leurs plus redoutables adversaires, mais encore et surtout parce qu'elle pouvait interrompre, selon le bon plaisir de la garnison, toutes les communications par eau entre Bordeaux et le haut pays. Le maréchal, venu devant Castets avec une grande partie de son armée, ordonna de vigoureuses attaques, qui furent repoussées. Labarrière, digne lieutenant de Favas, exécuta même deux sorties où la garnison eut l'avantage. Le siège durait depuis quelques jours, lorsque le roi de Navarre, avec une petite armée de deux ou trois cents maîtres et de dix-huit cents arquebusiers, parut tout à coup aux environs de la place. Matignon décampa, sans même risquer une escarmouche, et alla s'embusquer dans Langon. Nous disons s'embusquer, car, ayant près de cinq mille hommes et huit canons, il pouvait aisément tenir tête au roi de Navarre. Sa retraite à Langon fut évidemment la manœuvre d'un général qui recule devant l'ennemi pour l'attirer dans un piège où sa défaite est inévitable. Henri aurait accepté le combat, puisqu'il venait l'offrir, mais il se détourna sagement du piège. Il entra dans Castets, y dîna pour témoigner de son succès, et repartit sans bravade inutile, mais après avoir complètement réussi dans son entreprise. Il a fait lui-même le récit de ce coup heureux dans une lettre à Saint-Geniès datée de Montpouillan, le 21 février: «J'ai été, avec mes troupes, jusque près de Langon, à une lieue, et fus hier dîner à Castets. Et après dîner, j'en partis en bataille, après avoir fait ce que j'avais desseigné (projeté), sans que jamais nous ayons eu une seule alarme. Au contraire, nos ennemis en ont été tellement alarmés que M. de Matignon resserra toute sa cavalerie dedans Langon. Ils ont fait barricades, mis des pièces aux avenues et fait tout ce qu'on a accoutumé quand on doit être assailli. Dieu a béni mon voyage, qui a été utile, encore que je l'aie entrepris contre l'opinion de tout le monde: à lui seul en soit la gloire.»

A ce moment, le roi de Navarre était en marche, mais sans armée, vers le Béarn, où l'appelait le soin d'affaires importantes dont la plupart des historiens ne semblent pas avoir soupçonné l'existence. Ce voyage faisait partie d'un plan conçu avec hardiesse et qui fut exécuté avec audace.

Lorsque Henri fut convaincu que deux armées, se donnant la main ou manœuvrant dans le voisinage l'une de l'autre, allaient parcourir le gouvernement de Guienne et l'assaillir dans ses propres Etats, il lui fallut d'abord songer à mettre, autant que possible, en sûreté toutes les places capables de résistance, ce qu'il fit, comme nous l'avons vu. Puis, il envisagea les chances et les suites probables d'une lutte personnelle en Guienne et en Gascogne. Il l'eût soutenue, et victorieusement sans doute, avec une armée toujours disponible. Mais il n'en avait aucune: pour faire lever à Matignon le siège de Castets, il avait rassemblé deux mille hommes pris dans ses garnisons. Les armées de Mayenne et de Matignon tenant la campagne et investissant ou guettant les places du roi de Navarre, il pouvait, à la rigueur, inquiéter de temps à autre l'ennemi, lui infliger quelques échecs, lui tendre çà et là des embuscades, lui faire, en un mot, une guerre de partisans assez meurtrière, mais, par contre, imposer longuement à tout le pays le poids de cette guerre d'une issue douteuse. Sans autre champ de bataille néanmoins, il eût certainement voulu vaincre ou périr sur celui où tendaient à le cerner Mayenne et Matignon. Mais le terrain de la lutte était fort étendu, et il se trouvait même que, par la présence des deux armées en Guienne et en Gascogne, où elles rencontraient des obstacles à chaque pas, la place lui était laissée libre en Saintonge pour y être à portée, soit de rassembler de nouvelles forces, en vue de les pousser vers le duc et le maréchal, soit de les employer avantageusement dans un large rayon autour de La Rochelle, soit enfin de s'en servir pour aller, à travers le Poitou soulevé, au-devant de l'armée étrangère, dont l'entrée en France n'était qu'une question de temps.

De toute façon, le roi de Navarre était déterminé, non à abandonner ses Etats, d'ailleurs bien défendus, mais à transporter son action personnelle au delà des limites où allait s'exercer l'action des deux armées royales. Il avait donc formé le projet de tourner ou de traverser ces deux armées, aussitôt que l'état de ses affaires lui permettrait d'exécuter cette entreprise. Après son expédition à Castets, il fut informé des mouvements de Mayenne, qui suivait une route encore indécise, mais tracée de telle sorte qu'elle devait le mettre en mesure d'occuper rapidement tous les passages de la Garonne, depuis les lignes de Matignon jusque dans le voisinage d'Agen. Henri n'avait pas de temps à perdre; et quoiqu'il eût dit en riant: «Monsieur de Mayenne n'est pas si mauvais garçon qu'il ne me permette de me promener quelque temps en Gascogne», il revit en courant plusieurs places où il restait quelques ordres à donner, et séjourna huit jours à Nérac. Là, il entretint avec sa sœur Catherine, régente de Béarn, une correspondance active, mais qui n'aboutit pas au gré de ses désirs. Le 6 mars, il quittait Nérac, allait coucher à Eauze, et, le 7, il couchait à Pau, où il passa deux jours entiers. Ce voyage, au moment où Mayenne inondait l'Agenais de ses troupes, a été reproché à Henri comme une aventure galante. «Il s'oubliait auprès de la belle Corysandre», disent vingt historiens, le grave Mézeray en tête. S'il se fût oublié à Pau, ce n'eût pas été auprès de la comtesse de Gramont, qui était à Hagetmau, mais auprès de la régente. La vérité est que ce voyage fut nécessité par une question de subsides que la correspondance mentionnée plus haut n'avait pu résoudre selon les vues de Henri.

Nous avons fait connaître les bonnes relations qui existaient entre le roi de Navarre et les Etats de Béarn. En 1585, les Etats, comprenant la gravité du péril qui menaçait leur souverain et même leur existence, car ils pouvaient redouter plus que jamais un retour offensif de l'Espagne, alliée de la Ligue, s'étaient assemblés quatre fois, pour aviser aux meilleurs moyens de mettre le pays en état de défense.

Le 25 février 1586, Henri leur adressa de Nérac une longue lettre où il dépeignait les dangers de la situation que lui avait créée l'alliance du roi de France avec la Ligue, et sollicitait de nouveaux subsides. Si l'on songe que le roi de Navarre manquait d'argent, comme il en manqua presque toujours, et en avait besoin plus que jamais, on comprendra de quelle importance était pour lui le succès de sa requête aux Etats de Béarn. Il ressentit sans doute quelque mauvaise impression du premier accueil fait à cette requête, et peut-être essaya-t-il d'avoir gain de cause à ce sujet, sans quitter Nérac, où il séjourna huit jours, comme dans l'attente de quelques nouvelles; mais tout porte à croire qu'il jugea nécessaire de se transporter à Pau pour assurer l'issue favorable de cette négociation. Il ne rapporta de son voyage que le vote d'un subside de trente mille écus environ, qui ne firent pas long usage, mais dont il ne pouvait se passer au début de la campagne. Plus tard, les Etats votèrent tous les emprunts demandés pour subvenir aux frais de la guerre, et ils se départirent franchement de leur économie ombrageuse et intempestive, quand ils eurent connaissance du projet qu'avait conçu la Ligue de livrer la Basse-Navarre à son allié Philippe II.

Il y a apparence que les nouvelles des mouvements de Mayenne abrégèrent le séjour de Henri dans la capitale de ses Etats souverains. Il en partit dans l'équipage le plus restreint, le 10 mars; il passa en courant à Nogaro, à Eauze et à Hagetmau, et il était, le 12 ou le 13, dans cette dernière ville, résidence de la comtesse de Gramont, quand il apprit, de source certaine, que le cercle des troupes royales se resserrait de plus en plus autour de lui: les passages de la Garonne étaient gardés; de forts détachements battaient l'estrade depuis Bayonne jusque dans le Condomois, et Baylens de Poyanne, gouverneur de Dax, marchait vers Nérac, à travers la Chalosse, l'Armagnac et l'Albret.

Si rapides qu'eussent été les mouvements du roi de Navarre, il se voyait cerné et serré de fort près. Il ne fallait plus songer à gagner de vitesse l'ennemi, mais à l'affronter, à le dépister à force d'audace, et, au besoin, à franchir ses lignes, l'épée à la main. Le 12 ou le 13 mars, il écrit de Hagetmau à Manaud de Batz, gouverneur d'Eauze: «Ils m'ont entouré comme la bête et croient qu'on me prend aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. J'ai élu mes bons, et mon Faucheur en est. Que mon Faucheur ne me faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je l'attends sur le pré.—Ecrit à Hagetmau, ce matin, à dix heures.» Le porteur avait ordre, sans doute, d'indiquer au baron de Batz un rendez-vous fixé par le roi; mais, avant que le message fût accompli, de nouveaux avis parvinrent à Henri, qui l'obligèrent à modifier son itinéraire et celui des officiers qui devaient le rejoindre, soit à Hagetmau, soit sur le parcours de Hagetmau à Nérac; il fallait se hâter, et les chemins ordinaires n'étaient pas sûrs: ce fut la raison d'un second message. Armand de Montespan partit pour Eauze avec ce billet, dont le sentiment et le style seront admirés tant que vivront la langue française et le souvenir de Henri IV: «Mon Faucheur, mets des ailes à ta meilleure bête. J'ai dit à Montespan de crever la sienne. Pourquoi? Tu le sauras de moi, demain, à Nérac; mais par tout autre chemin, hâte, cours, viens, vole: c'est l'ordre de ton maître et la prière de ton ami.—Ecrit à Hagetmau, à midi.»

Le 14, au soir, Henri était à Nérac, où il trouva les gentilshommes qu'il avait «élus». On signalait, de toutes parts, l'approche de l'ennemi; d'un moment à l'autre, il pouvait bivouaquer à portée de canon. Quoique le roi eût passé toute la journée à cheval, il déploya une activité sans égale dans les préparatifs de son expédition. Pour tromper les espions de Mayenne, qu'il supposait aux aguets dans le voisinage, il fit descendre ostensiblement des chevaux au pied des murs, du côté le plus escarpé du château, en face des collines sur lesquelles, selon toute apparence, devaient prendre position les détachements de l'armée de Mayenne. Au milieu de la garnison et de la bourgeoisie armée, il affecta de se montrer lui-même sur les remparts, à la lueur des torches, comme s'il eût pris ses dernières dispositions pour repousser un assaut. La nuit se passa en démonstrations de ce genre, qui eurent pour résultat, comme le roi l'avait prévu, de mettre l'armée ennemie en éveil, depuis les faubourgs de Nérac jusqu'aux divers passages de la Garonne. En même temps, Henri faisait courir le bruit qu'il allait traverser le Condomois pour s'enfermer dans Lectoure, ou que, s'enfonçant dans les landes, il irait se mettre à l'abri dans Casteljaloux. Les officiers attachés à sa poursuite couvaient déjà des yeux cette noble proie; à l'exemple de Mayenne, qui, peu de jours auparavant, avait mandé à la cour que «le Béarnais» ne pouvait lui échapper, Poyanne envoya un message à Henri pour le supplier, vu l'inutilité de la défense, de déposer les armes et de daigner se rendre à lui. Le roi, ayant pris quelque repos et choisi son escorte, donna l'ordre, sur la fin de la nuit, de tirer vivement le canon, afin qu'à ce bruit, l'ennemi courût vers la ville et n'eût d'yeux et d'oreilles que pour ce qui s'y passait; puis, sortant tout à coup de Nérac avec ses amis, suivi de deux cents chevaux, il s'élance à découvert sur la route de Condom, la suit quelques instants, fait un détour à travers bois, revient passer à l'ouest de Nérac, mais hors de vue, prend à Barbaste la direction de Casteljaloux, la quitte près de Xaintrailles, et descend vers Damazan, où il fait halte une heure. De là, il repart pour Casteljaloux, passe dans le voisinage, laisse la ville à gauche, traverse tout ce petit pays montueux qu'on appelle le Queyran, gagne les forêts de Calonges et du Mas-d'Agenais, s'engage dans les ravins qui débouchent près de Caumont, et entre dans ce château, à la nuit tombante, ayant gardé avec lui seulement une vingtaine de cavaliers et indiqué Sainte-Foy pour rendez-vous au reste de son escorte.