Pendant cette course rapide et stratégique, qui ne fut qu'un jeu pour le roi, habitué à parcourir en chasseur les campagnes et les bois du pays, il fut sur le point, plus d'une fois, d'en venir aux mains avec les détachements qui couraient vers Nérac. Mais de courtes haltes ou des détours faits à propos lui permirent d'éviter toute rencontre. A Caumont, Henri et son escorte tombaient de fatigue. La Garonne était là, à leurs pieds, et, à travers la brume, ils pouvaient apercevoir ou deviner les feux de quelques bivouacs ennemis, sur l'une ou l'autre rive; mais il fallait à la fois reprendre des forces et attendre l'instant favorable. On n'eut pas grand loisir: trois heures après, en pleine nuit, l'alarme fut donnée au château par l'approche d'un gros détachement, commandé, disait-on, par Poyanne. Le roi et sa troupe remontent à cheval, s'aventurent sur les bords de la rivière, s'y procurent une barque, passent l'eau les uns après les autres, et, de nouveau réunis, entament la seconde étape de cette course vertigineuse. On est obligé de voyager tout juste au milieu des ennemis. C'est d'abord Marmande, dont on effleure la contrescarpe, de continuels qui-vive auxquels on ne répond rien ou que l'on accueille par des chansons; puis, le jour venu, c'est la garnison de La Sauvetat et quelques autres voulant voir de trop près les héros de cette odyssée, et stimulant par d'hostiles démonstrations la rapidité de leur marche. Elle eut son terme enfin, le 16 mars, dans Sainte-Foy, «auquel lieu, dit Sully, semblablement se rendirent, sur le soir même, tous ceux qui étaient demeurés derrière avec les bagages, sans qu'il eût été fait perte d'un seul valet ni d'un seul cheval».

Il est aisé de s'imaginer la confusion et la colère du duc de Mayenne en apprenant l'insuccès de cette campagne toute personnelle contre le roi de Navarre. Il cria et fit crier bien haut à la trahison; le vicomte d'Aubeterre, qui commandait à La Sauvetat, fut particulièrement soupçonné d'avoir livré passage à Henri. Rien n'est moins prouvé qu'un pareil acte de complaisance; mais le voyage du roi de Navarre fut jugé si audacieux, qu'on s'efforça d'en expliquer le succès par la complicité supposée de quelques officiers de l'armée de Mayenne. Quoi qu'il en soit, le vicomte d'Aubeterre, ayant eu avis des accusations portées contre lui, fit savoir à tout venant qu'il «ferait mentir le premier qui lui tiendrait de pareils propos», et personne, pas même Mayenne, n'osa relever ce défi.

CHAPITRE II

Caumont et Sainte-Bazeille.—Préparatifs de résistance.—Le chroniqueur royal.—Siège et reddition de Sainte-Bazeille.—Sévérité du roi de Navarre.—Castets acheté à Favas par le duc de Mayenne.—Mésintelligence entre Mayenne et Matignon.—Siège et reddition de Monségur.—André de Meslon.—Séjour et intrigues de Mayenne à Bordeaux.—Affaires de Poitou et de Saintonge.—Retour d'Angleterre de Condé.—Prise du château de Royan.—Exploits de Condé.—Siège de Brouage.—Arrivée du roi de Navarre devant cette place.—Obstruction du second havre de France.—Le maréchal de Biron en Saintonge.—Siège de Marans.—Trêve entre le roi de Navarre et le maréchal.—Le vrai motif de cette trêve.—Tentatives de négociation.—Un chef-d'œuvre épistolaire.—Lettre prophétique d'Elisabeth d'Angleterre à Henri III.—Siège et prise de Castillon par Mayenne et Matignon.—Le dernier exploit du duc de Mayenne en Guienne.—Brocard huguenot.—Apologie du duc et réponse des calvinistes.

En passant à Caumont, dont Geoffroy de Vivans était gouverneur en même temps que de Sainte-Bazeille, Henri avait pu juger des périls auxquels étaient exposées ces deux places. Quoiqu'il eût confié le commandement supérieur, en Guienne et en Gascogne, au vicomte de Turenne, il ne laissa pas de suivre d'un œil vigilant tout ce qui se faisait ou se préparait dans ces provinces. Le 18 mars, de Sainte-Foy, il écrivit à Vivans: «J'envoie demain deux compagnies à Sainte-Bazeille. Je vous prie vous y trouver pour les y recevoir, et si l'ennemi y tourne, assurez-vous que j'y mettrai plus de six cents hommes, et pour ce, résolvez-vous de vous y jeter, comme vous m'avez promis. Si vous pensez le faire, je vous enverrai douze ou quinze gentilshommes des miens, qui ont envie d'être à un siège avec vous.» Les lettres de Henri, à cette époque, sont les seuls documents que l'histoire puisse invoquer pour fixer les souvenirs relatifs au siège de Sainte-Bazeille et à quelques autres faits de guerre de moindre importance. Laissons donc parler le royal chroniqueur.

Le 20 mars, il écrit à Geoffroy de Vivans: «Parce que vous m'avez mandé que vous ne pouviez vous mettre dedans Saint-Bazeille, parce que vous étiez obligé de garder Caumont, qui est, à la vérité, de grande importance, j'ai pensé d'y donner ordre et la pourvoir de gens et de munitions...; il a fallu m'aider du régiment de Coroneau qui était à Montpaon (Rouergue); mais d'autant qu'il y a telle division entre Bajorans et lui, qu'il a demandé à servir partout ailleurs, sinon là, j'ai résolu de vider ce différend en y envoyant le sieur d'Espeuilles, pour y commander généralement... Si M. de Turenne ne vous accommode de ce qu'il vous faut, je vous prie me le mander, afin que je vous envoie tout ce que je pourrai...»

Le 25 mars, au même: «Vous ne sauriez croire combien on tue tous les jours de gens de l'armée de M. du Maine (Mayenne). Deux régiments ont voulu prendre le fort de Monbalen (ou Monbahus); ils ne l'ont fait, et y est demeuré des assiégeants soixante soldats et trois capitaines.—Boisdomain, étant de retour de Montflanquin, s'est logé dedans La Sauvetat; il y a pris quelques gens d'armes de M. de Lauzun, tué sept ou huit soldats et pris autant. A Clairac, ils (les religionnaires) ont mis en pièces douze ou quinze corps de garde.—Ils meurent encore dans leur armée. J'ai pris un messager que M. du Maine envoyait à Madame du Maine. J'ai su, par les lettres qu'il portait, qu'une matinée on avait enterré dix-huit des officiers de la maison de M. du Maine.»

Le 2 avril, au même: «J'ai ici des nouvelles de la cour, et ne vient aucun rafraîchissement à ses armées, qui se défont et se diminuent tous les jours. Quant à Caumont, je m'assure qu'ils n'oseraient l'avoir regardé pour l'attaquer. J'ai si bien pourvu à Sainte-Bazeille qu'ils s'y morfondront pour le moins. S'ils en viennent à bout, ils ne seront plus en état d'aller à Caumont. Quand vous aurez besoin de gens, je donnerai ordre de vous les faire tenir... Assurez-vous, monsieur de Vivans, que je ne vous laisserai en peine... Je tiens vingt gentilshommes prêts et deux cents arquebusiers...»

Le 8 avril, au même: «J'ai mandé à M. de Turenne de vous envoyer Fouguères et sa compagnie. Je vous ai envoyé Boësse (Boisse) et Panissaud, qui sont en chemin avec la poudre. Je mande à M. de Turenne de vous en bailler encore autant... Je tiendrai d'autres hommes prêts pour vous les envoyer quand il sera besoin, et n'épargnerai chose quelconque qui soit en mon pouvoir pour votre conservation et votre place...»