On voit, par ces extraits, où se peignent d'une façon intime la sollicitude, la prévoyance et l'on peut dire presque la camaraderie royales, quel prix Henri attachait à la défense victorieuse de Sainte-Bazeille. Ce n'était pourtant, au dire de Rosny, qui alla y prêter la main au gouverneur, qu'une ville bâtie en terre, avec des remparts sans consistance; mais, à la bien défendre et à y fatiguer les assaillants, les partisans du roi de Navarre devaient gagner, comme il le dit, de rendre beaucoup moins vives et moins dangereuses les tentatives sur Caumont, place dont il avait grandement à cœur la conservation. Or, d'incident en incident, il arriva précisément que Sainte-Bazeille, malgré sa forte garnison, fut mal défendue et rendue presque sans coup férir. Le capitaine d'Espeuilles et ses huit cents hommes firent d'abord bonne contenance; mais, dès les premiers effets des batteries, qui furent foudroyants, le gouverneur perdit courage et négocia aussitôt une capitulation. Mayenne la lui accorda d'autant plus volontiers, qu'il appréhendait l'arrivée de nouveaux secours envoyés par Vivans ou par le roi de Navarre. La place, investie le 9 avril, fut livrée, avant le 20 du même mois. Cette date approximative est fixée par une lettre du roi de Navarre à Vivans: «Je ne vous dirai autre chose, sinon que j'ai trouvé fort étrange qu'on soit entré en négociation et qu'on ait traité avec les ennemis, sans m'en avertir et sans nécessité. Cela fait connaître à nos ennemis, qui ne sont pas si bien comme aucuns pensent, que nous n'avons pas le cœur qu'ils craignaient. Je voudrais, Monsieur de Vivans, que vous sachiez et avec quel mépris de nous et de quelle façon nos ennemis parlent de ce traité.»
L'Estoile et Sully nous ont laissé des détails sur la reddition de Sainte-Bazeille. Le journal de Faurin atteste que le siège commença le 9 avril. L'Estoile dit qu'elle fut rendue dans le même mois, mais sans faire mention du jour. «En ce mois, dit-il, la ville de Sainte-Bazeille, en Gascogne, que le duc de Mayenne avait assiégée et battue de dix-huit canons, lui fut rendue par les huguenots, avec composition fort avantageuse pour eux, et peu pour les soldats de la Ligue, qui ne trouvaient nul profit à la prise de telles places, où ils ne faisaient butin que de quelques rats affamés ou de quelques chauves-souris enfumées». Toutefois, si la prise de Sainte-Bazeille n'était pas un exploit militaire pour le prince lorrain, remarque Berger de Xivrey, c'était un véritable échec pour le roi de Navarre. Les Mémoires de Vivans parlent des efforts de ce gentilhomme, qui envoya vainement au secours de cette ville une partie de la garnison de Caumont. Le ton de la lettre royale s'accorde aussi parfaitement avec ce que raconte Sully du mécontentement de Henri. Vingt gentilshommes de marque, du nombre desquels était Rosny, avaient instamment demandé la permission de se jeter dans Sainte-Bazeille pour acquérir de l'honneur avec M. d'Espeuilles, capitaine brave et expérimenté. «La capitulation, dit Sully, fut d'autant plus blâmée, qu'elle se trouva plus avantageuse et plus exactement observée, les rois et les chefs d'armée approuvant davantage que l'on sorte des places, le bâton blanc en la main, après avoir tenté tout hasard et péril, et s'être défendu jusqu'à l'extrémité, que de s'en revenir avec armes et bagages, tambour battant, enseignes déployées, mèches allumées des deux bouts, balles en bouche et pièces roulantes, et ne s'être point battus. Aussi trouvâmes-nous, lorsque nous arrivâmes à Bergerac, le roi de Navarre en merveilleuse colère contre tous nous autres, de sa maison principalement, jusques à n'en vouloir pas voir un seul, croyant que tout se fût passé de leur avis. Mais, quand il eut été informé de la vérité, il demeura plus content de nous autres, et tourna tout son courroux contre M. d'Espeuilles, lequel ayant envoyé quérir, après qu'il eut fait la révérence, il lui dit: «Eh bien! Monsieur d'Espeuilles, qu'avez-vous fait de la place que je vous avais donnée en garde pour le service de Dieu et la conservation des Eglises? Car je sais bien que ces gentilshommes que je vous avais baillés pour acquérir de l'honneur et apprendre le métier avec vous n'ont pas été de votre opinion.» A quoi l'autre (tout en furie et mutiné de ce qu'il avait ouï dire que le roi l'accusait de lâcheté) lui répondit: «Sire, j'en ai fait ce que V. M. en eût pu faire, si, étant à ma place, elle eût rencontré tous les habitants et la plus grande partie des soldats entièrement bandés contre toute autre résolution que celle que j'ai prise.»—«Par Dieu! repartit le roi, plus irrité qu'auparavant, vous n'aviez que faire de m'alléguer ainsi mal à propos, et par ma comparaison penser couvrir votre faute; je n'eusse jamais fait cette bêtise que de laisser entrer mes ennemis en ma place, avec une entière liberté de parler à un chacun, et encore moins me fussé-je mis entre leurs mains pour capituler. Et afin que, par votre exemple, les autres soient enseignés à user de plus de générosité et de prudence, suivez cet exempt des gardes, qui vous mènera où vous méritez. Et en cette sorte, sans lui donner loisir de répliquer, il fut mené en prison.»
La perte de Sainte-Bazeille fut d'autant plus sensible au roi de Navarre qu'elle suivit de près celle de Castets, assiégé de nouveau et réduit à l'extrémité par Matignon. Mayenne, sans même prendre l'avis du maréchal, l'acheta pour douze mille écus d'or à Favas, marché qui, soit dit en passant, donnait au vendeur comme à l'acheteur une figure plus mercantile qu'héroïque. L'acquisition de Castets par le duc de Mayenne servit, du moins, les intérêts du roi de Navarre, en ce que la mésintelligence qui existait entre les deux généraux s'en accrut et devint irrémédiable. Ils ne purent s'entendre sur un projet d'attaque contre Caumont, dont les Bordelais souhaitaient la chute non moins que celle de Sainte-Bazeille et de Castets. Retenu à Meilhan par une maladie réelle ou feinte, Matignon insista pour que le duc tournât ses forces contre Monségur, qui rompait, disait-il, les grands chemins et le commerce du Limousin, du Périgord et du Quercy. «Le nom de cette ville qui veut dire mont d'assurance, dit Mézeray, montre assez que sa situation est sur un haut, où, sans être commandée d'aucun endroit, elle commande toute la plaine d'en dessous; plus étroite et plus avancée du côté qu'elle regarde Duras, plus large et plus habitée de celui qu'elle regarde La Réole, et voyant couler à ses pieds la petite et fertile rivière du Drot, au milieu d'une belle et longue prairie. Le duc ayant fait ses approches sur la fin d'avril, devint malade à son tour d'une fièvre double tierce: ce qui obligea depuis Matignon d'y venir, et après qu'ils se furent abouchés à Rochebrune, il lui laissa tout le commandement. Il s'était jeté dedans cinquante gentilshommes, outre deux compagnies de gens de guerre, qui avec les habitants faisaient environ huit cents hommes, nombre bien petit pour tenir contre une si puissante armée, mais encouragé par le vicomte de Turenne qui était aux environs avec un camp volant de cinq cents chevaux et deux mille hommes de pied, qu'il mettait à couvert quand il voulait dans les villes de Sainte-Foy, Bergerac, Gensac et Castillon. Après que les assiégeants leur eurent ôté l'espérance de ce secours, la batterie commença par trois endroits, si furieuse que l'on y compta deux mille quatre cents coups de canon en un jour. Ceux de dedans ne s'étonnèrent point de ces grandes esplanades, ni de l'assaut qui leur fut donné, mais ils le soutinrent courageusement, et se retranchèrent derrière les ruines. L'émulation d'entre les royaux et les ligués et le défaut des poudres, dont il en fut trop consumé à tirer à coup perdu, retardèrent la prise de la place, jusques à temps que l'on eût fait venir de nouvelles munitions de Bordeaux, et qu'on eût agrandi les brèches. Le quinzième de mai, les assiégés capitulèrent aux conditions qu'ils seraient conduits en lieu de sûreté, avec armes et bagages, mèches éteintes et tambours couverts; mais la composition leur fut mal gardée; quelques compagnies se jetèrent sur eux, en tuèrent deux cents et dépouillèrent les autres, la licence du soldat mal discipliné s'étant portée à cette cruauté, sans être réprimée par ses capitaines qui pensaient par là gagner l'estime des Parisiens et les bonnes grâces des prédicateurs séditieux de la Ligue, au dire desquels c'était impiété de faire miséricorde aux hérétiques, et pis qu'infidélité de leur garder la foi.»
Léo Drouyn, dans ses Variétés girondines, rappelle que «Meslon fut accusé de n'avoir pas résisté autant qu'il aurait pu le faire, ou d'avoir manqué de courage dans cette occasion. Quelques officiers de la garnison, soupçonnés d'avoir fait courir des bruits malveillants contre lui, déclarèrent par écrit qu'on les avait calomniés... Après la prise de Monségur, Meslon dut, malgré ses services passés et la résistance désespérée de la ville, tomber en disgrâce. On lui reprocha non seulement cet échec, mais la non-réussite de quelques autres entreprises. Le roi de Navarre paraissait l'oublier...» Mais, en 1588, Henri lui écrivit de La Rochelle: «Monsieur de Meslon, il me semble que c'est assez demeurer chez soi, sans témoigner à son maître et au parti l'affection qu'on doit avoir à l'un et à l'autre. Disposez-vous donc à me venir trouver»; et en 1590, il le nomma mestre-de-camp de dix compagnies. Ces témoignages vengèrent noblement l'ancien gouverneur de Monségur des ingratitudes passagères et des calomnies dont il avait eu à souffrir[47].
Heureux de voir que Caumont échappait à l'étreinte des deux armées, le roi de Navarre se consola aisément des échecs que lui avaient infligés Mayenne et Matignon. En écrivant, le 29 avril, de Bergerac, à Ségur pour lui recommander de hâter de tout son pouvoir l'arrivée des secours allemands, il lui donne ce plaisant bulletin de la campagne: «Le grand effort de cette armée, depuis cinq ou six mois, est tombé sur deux maisons assez mauvaises que vous connaissez, Montignac et Sainte-Bazeille, et sur la maison privée d'un gentilhomme nommée Castets, laquelle est au sieur de Favas. Ils eussent pu les acheter, de gré à gré, pour vingt ou trente fois moins qu'ils n'y ont fait de dépense, sans la perte de cinq ou six mille hommes, morts de maladie ou de main. Nous avons été trop longtemps sur la défensive.» Et le 15 mai: «J'ai trois armées en mon gouvernement: celles de MM. de Mayenne, de Matignon et de Biron (en Poitou et en Saintonge). Ils n'ont pas beaucoup gagné sur nous; jusques-ici leurs trophées sont sur Montignac, Castets, Sainte-Bazeille et Monségur.»
Comme il était déjà question du siège de Castillon par Mayenne, Henri ajoutait: «Le duc du Maine assiège Castillon. Il y aura de l'exercice pour quelque temps».—L'allusion à la «défensive» entr'ouvre l'horizon des luttes prochaines, qui, grâce au secours allemand attendu ou, tout au moins, à la diversion qu'il devait apporter, aboutirent, du côté du roi de Navarre, à la journée de Coutras. Henri ne luttait pas au jour le jour: il voyait de haut et prévoyait de loin.
Avant d'aller accomplir à Castillon son dernier exploit en Guienne, le duc de Mayenne, malade ou fatigué, avait séjourné quelque temps à Bordeaux, pendant que Matignon prenait Monségur. Il ne négligea rien pour gagner la ville et le pays à la Ligue. «En ce temps, dit le Journal de L'Estoile, le duc de Mayenne, après la prise de Monségur, se retire en la ville de Bordeaux, pour là se rafraîchir et faire panser d'une maladie qu'il avait; où il fit assez long séjour avec sa femme, qui l'était venue trouver pour le secourir en sa maladie. Et eut-on opinion qu'y étant logé à l'archevêché, il fit tout ce qu'il put pour ranger la ville à la dévotion de ceux de la Ligue et à la sienne.» Matignon conçut de telles défiances des intrigues de Mayenne à Bordeaux, «qu'il suscita le parlement, dit Mézeray, à députer vers le duc pour se plaindre de sa conduite». Malgré les remontrances et les bouderies du parlement de Bordeaux, la maladie ou les intrigues de Mayenne se prolongèrent jusqu'au milieu de l'été. Nous le retrouverons devant Castillon, où il ne parut qu'au mois de juillet, les deux armées royales ayant accordé au pays qu'elles occupaient une sorte de trêve pendant la durée des moissons. Nous avons maintenant à nous rendre compte de ce qui s'était passé en Saintonge, depuis que le roi de Navarre s'en était rapproché en quittant la Gascogne.
D'abord déconcertés, vers la fin de l'année 1585, par la débandade des troupes de Condé et les échecs qui s'ensuivirent, en Poitou et en Saintonge, les réformés reprirent peu à peu courage. «Là-dessus, revint (d'Angleterre) le prince de Condé en fort glorieux équipage, accompagné de dix vaisseaux de la reine Elisabeth et chargé de cinquante mille écus d'argent qu'elle lui avait prêtés, avec promesse d'assister son parti et sa personne, tout autant que le salut de son Etat le pourrait permettre.» Rassurés par ce retour triomphant, les calvinistes de Saintonge reprirent la lutte avec autant de succès que de vigueur. Ils se saisirent, au mois de février, du château de Royan, à la possession duquel étaient attachés deux cent mille écus de contributions annuelles. Toutes les petites places qui gênaient les mouvements de La Rochelle tombèrent en leur pouvoir. Entre deux expéditions, le prince de Condé épousa, le 16 mars, Charlotte de La Trémouille, et, le jour même de ses noces, provoqué par une compagnie de cavalerie passant dans le voisinage de Taillebourg, il eut les honneurs d'une brillante escarmouche.
Au mois de mai, les calvinistes dirigèrent contre Brouage une entreprise considérable. Renonçant à prendre cette place, que gardait toujours Saint-Luc, ils résolurent d'en obstruer le port: «Les Rochelais, qui en avaient toujours été jaloux, à cause qu'ayant assez d'eau pour recevoir les grands navires en tout temps, il ôtait la chalandise au leur, où l'on ne pouvait entrer que de haute marée, contribuèrent volontiers à ce dessein; pour lequel ayant été armés vingt-cinq vaisseaux ronds, quatre galères et quelques barques, Saint-Gelais qui en était amiral allait enfoncer de vieux corps de navires pleins de lest en forme de palissade, au lieu le plus étroit de ce port. La renommée ayant porté jusques aux oreilles du roi de Navarre la gloire que le prince de Condé acquérait en ces combats, il partit de Sainte-Foy pour y avoir part; et son émulation la lui faisant prendre à tous les périls, il hâta tellement l'exécution de l'entreprise, qu'il vit achever la palissade en peu de jours. Les courants amenèrent au travers de cette palissade un grand sillon de vases qui, se liant avec ces vaisseaux, les tenait tellement embourbés qu'on n'en pût arracher que les plus légers. Ainsi ce havre, qui était le second de France pour sa bonté, devint enfin un havre de nulle considération.»