Les conseillers de Catherine, prenant à leur tour la parole, s'efforcèrent de séduire Henri par la perspective des bonnes grâces royales, dont il tirerait de si grands avantages. Le roi de Navarre avait réponse à tout; et Nevers, ayant eu la hardiesse de lui dire: «Sire, vous seriez mieux à faire la cour au roi de France qu'au maire de La Rochelle, où vous n'avez pas le crédit d'imposer un sou en vos nécessités», ce duc, d'origine italienne, s'attira cette piquante réponse, qui visait Catherine de Médicis et tous ses compatriotes si bien en cour: «Nous n'entendons rien aux impositions, car il n'y a pas un Italien parmi nous. Je fais à La Rochelle ce que je veux, n'y voulant que ce que je dois.»

Catherine tenta un nouvel effort dans une troisième entrevue. Elle proposa de suspendre pour une année l'exercice de la religion réformée, et de conclure en même temps une trêve, afin de pouvoir assembler les Etats-Généraux auxquels on soumettrait les conditions d'un accommodement. Mais Henri et Condé «connurent bien que cet expédient ne tendait qu'à détourner le grand secours d'Allemagne, qu'ils ne pourraient jamais rassembler, s'il était une fois dissipé; ils consentirent seulement, au cas qu'on leur promît un concile et que le roi leur en donnât lettres, de faire des trêves pendant lesquelles ils manderaient les députés des provinces, sans lesquels ils ne pouvaient rien conclure». A son tour, Catherine refusa, si bien qu'il ne put y avoir accord que sur une trêve de douze jours, pour donner le temps de rendre compte de la conférence au roi et de prendre ses nouveaux ordres. Là-dessus la reine-mère se retira à Niort, puis à Fontenay, et le roi de Navarre à La Rochelle. La trêve expirait le 6 janvier. Catherine s'efforça de renouer les négociations, mais Henri ne voulut plus traiter en personne. Il envoya à Fontenay le vicomte de Turenne, qui «traitait adroitement de plusieurs choses avec la reine-mère, dit Davila, mais n'en concluait aucune».

Le dernier mot de Catherine fut que le roi voulait une seule religion dans son royaume, et Turenne, en arrivant aux sarcasmes, répondit: «Les calvinistes le veulent bien aussi, Madame, pourvu que cette religion soit la leur; autrement il faut se battre». Ainsi finit la conférence. Catherine chercha les moyens de la recommencer, jusqu'au mois de février, où quelques troubles suscités par les Seize la rappelèrent à Paris.

Mais la diplomatie de la reine-mère, après avoir échoué dans les négociations directes, faillit réussir par les bruits perfides qui coururent touchant la conférence de Saint-Brice. Pendant qu'elle avait lieu, Catherine manœuvra de telle sorte que l'on commençait à douter des résolutions du roi de Navarre. Il fut obligé d'en écrire à ses amis pour rétablir la vérité: il la fit connaître tout au long, en France et à l'étranger, dès que les pourparlers eurent pris fin. «Il s'est passé, écrivait-il de La Rochelle, beaucoup de temps aux traités d'avec la reine, sans beaucoup de certitude du fruit qu'on en devait attendre, qui m'a fait toujours résoudre de ne m'attacher point si fort à la suite de cette négociation que le soin de pourvoir à nos affaires en fût amoindri. Les mouvements qui sont depuis survenus à Paris l'ont rappelée, et j'ai évité, à son départ, qu'elle eût occasion ni prétexte de se plaindre de nous, lui ayant fait offrir par M. de Turenne d'employer ma personne et tous mes biens pour rétablir l'autorité du roi anéantie par ceux de la Ligue et acquérir un perdurable repos à ses sujets.» Il ajoutait à ses explications l'avis de sa prochaine rentrée en campagne. Et, en effet, il s'était déjà empressé d'envoyer Turenne mettre tout en ordre, en Guienne, en Gascogne et dans le Haut-Languedoc. Turenne vit à Castres le maréchal de Montmorency, remplit sa mission dans diverses provinces et revint pour reprendre Castillon, ce qu'il fit en un tour de main. Alain, le vaillant défenseur de la place contre Mayenne, fit dresser au bon endroit une échelle, qui introduisit les assiégeants dans la place, Turenne en tête. La prise de Castillon avait coûté plus de deux cent mille écus à Mayenne; Turenne la reprit avec une échelle qui valait bien quatre écus: beau sujet d'épigrammes pour les adversaires de la Ligue et les ennemis particuliers de la Maison de Lorraine.

Le roi de Navarre, de son côté, s'était remis à l'œuvre. Du mois d'avril au mois de juin, il prit, en Saintonge et en Poitou, une vingtaine de villes et de châteaux, entre autres Talmont, Chizé, Sauzé, Saint-Maixent, Fontenay. Une lettre datée de Saint-Maixent et adressée au duc de Montpensier peut donner une idée de l'activité qu'il déploya dans cette campagne: «Je n'ai point couché dans mon lit depuis quinze jours, disait-il, par les soins, la fatigue ou les tracas que la conduite de l'artillerie apporte.»

En juin, il eut devant lui une armée commandée par le duc de Joyeuse et qui ne permit pas à ses petites troupes de tenir régulièrement la campagne. Il fortifia les garnisons de ses meilleures places, rasa les plus faibles et s'en tint aux escarmouches. Joyeuse prit Tonnay-Charente et Maillezais, reprit Saint-Maixent, écrasa un parti huguenot, à la Mothe-Saint-Eloi, et se montra partout impitoyable. Il arrivait déjà près de La Rochelle, lorsque, prétextant quelques maladies qui fatiguaient ses troupes, il les laissa sous les ordres de Lavardin, son maréchal de camp, et repartit pour la cour, où il redoutait fort les entreprises et les succès de son rival, le duc d'Epernon. Le jour de son arrivée à Paris, un courrier lui apportait la nouvelle d'une défaite que le roi de Navarre venait d'infliger à son armée. «Comme le roi de Navarre, dit Mézeray, fut averti par un nommé Despondes son domestique, qui était prisonnier de Joyeuse, que Lavardin remmenait son armée, il se résolut de la suivre et de la charger sur sa retraite, lorsqu'elle croirait être bien loin de tout danger. Il en attrapa et défit plusieurs compagnies, entre autres celle des gens d'armes du duc logée à Vismes, deux lieues en deçà de Chinon, où il prit la cornette blanche. Lavardin, étonné de savoir que sa cavalerie avait ainsi été surprise et taillée en pièces dans ses logements, se rangea le plus promptement qu'il put dans la petite ville de La Haye sur la Creuse. Le roi de Navarre l'y investit aussitôt, s'assurant bien de le forcer dans l'épouvante où il le voyait; mais, faute de canon, dont quelques-uns rejetaient la faute sur la jalousie du prince de Condé qui avait dû en amener, il ne put parachever un si beau dessein.»

Il est probable qu'en poussant de la sorte les troupes de Lavardin, Henri avait recherché, outre les succès obtenus, l'occasion d'aller au-devant de son cousin, le comte de Soissons. Ce prince venait de prendre, avec le prince de Conti, la résolution de combattre sous les drapeaux du roi de Navarre. De Montsoreau, où il s'arrêta, Henri envoya Turenne vers le comte de Soissons, qui arriva bientôt à la tête de trois cents gentilshommes et de mille arquebusiers. Le prince de Conti devait rallier prochainement l'armée avec d'autres troupes, qu'il s'occupait de réunir au delà de la Loire. Avec les forces que Turenne venait de lui amener, le roi de Navarre était en mesure de tenir la campagne, mais il avait à choisir entre deux directions: ou marcher un peu à l'aventure, et peut-être prématurément, vers l'armée des reîtres, qui venait à peine de franchir la frontière, ou rebrousser en Poitou, s'y fortifier et partir de là, à bon escient, pour aller donner la main aux auxiliaires. Le second parti prévalut, et l'armée rétrograda. Or, sur ces entrefaites, Henri III, pressé par la Ligue, venait de mettre sur pied trois nouvelles armées: la première, commandée par le duc de Guise, reçut l'ordre de s'opposer à la marche des Allemands; la deuxième, formée des troupes restées sous le commandement de Lavardin, mais fortifiée de cavalerie et d'une magnifique troupe de noblesse, allait être menée contre le roi de Navarre par le duc de Joyeuse; la troisième enfin, conduite par Henri III en personne, devait opérer sur la Loire. Au mois d'août, la France entière était couverte de soldats. «C'était pitié, dit Mézeray, de voir alors ce misérable royaume gémissant sous le faix insupportable de tant d'armées qui le ravageaient sans miséricorde. Car le duc de Joyeuse en conduisait une en Guienne, le roi de Navarre y en avait une autre, Matignon une troisième; Montmorency et Lesdiguières en levaient une en Languedoc et Dauphiné; le prince de Conti ralliait tout ce qu'il pouvait d'hommes dans l'Anjou et pays du Maine; cette armée étrangère, semblable à un essaim de sauterelles, dévorait toutes les contrées par où elle passait; et celle du roi, qui s'était ramassée de toutes les provinces, avec le désordre et les pillages qui sont ordinaires dans un temps de licence, ravageait ces riches pays qui sont depuis Orléans jusqu'à Nevers.»

Henri III partit de Paris, le 12 septembre, pour aller rejoindre son armée à Gien; le duc de Guise et le duc de Joyeuse étaient déjà en campagne; Lesdiguières en Dauphiné, Montmorency en Languedoc étaient aux prises tantôt avec les troupes royales, tantôt avec les partisans de la Ligue. Avant que cette grande levée de boucliers fût complète, vers la mi-juillet, le roi de Navarre, d'accord avec le prince de Condé et le duc de Montmorency, avait lancé un nouveau manifeste destiné à justifier sa prise d'armes et à en expliquer les mobiles. Ce document faisait le procès à la Ligue et aux Guises, déclarait que les religionnaires prenaient les armes uniquement pour «garantir et défendre le roi, la Maison de Bourbon et tous les bons Français de l'oppression des ennemis conjurés de la couronne et de l'Etat», et concluait en ces termes: «Nous, Henri, roi de Navarre, premier prince et pair de France, Henri de Bourbon, prince de Condé, et Henri de Montmorency, premier officier de la couronne et maréchal de France..., supplions S. M. d'avoir pour agréable la prise de nos armes et de croire que nous ne les prenons que pour elle, pour sa liberté et pour son service; que nous sommes prêts d'aller la trouver dans tel endroit qu'il lui plaira nous commander. Prions aussi tous rois, princes, seigneurs..., tant voisins qu'alliés de cette couronne, nous vouloir assister et secourir... Déclarons tous ceux qui s'y opposeront ennemis conjurés de cet Etat et de la tranquillité de ce royaume, protestant les prendre en notre protection et sauvegarde..., sans rien altérer ni innover en aucune façon, ainsi que nous agissons en Guienne, Languedoc et Dauphiné.»

CHAPITRE IV