«A en juger par ce qui paraissait à la vue, l'armée du duc de Joyeuse était une des plus lestes qui se fussent mises de longtemps en campagne. Grand nombre de seigneurs s'étaient à l'envi mis en dépense, pour briller dans cette expédition presque comme dans une fête, et avaient fourni libéralement aux frais des équipages d'une infinité de gentilshommes leurs amis ou leurs serviteurs, qui étaient à leur suite. On ne voyait de tous côtés que gens tout chamarrés d'or et d'argent, de magnifiques écharpes, des bouquets de plumes en forme d'aigrettes flottantes sur les casques, des armes luisantes et dorées, des chevaux richement harnachés; au lieu que, dans l'armée du roi de Navarre, les soldats, pour la plupart, étaient mal habillés, les chevaux sans housses, les princes et le roi de Navarre même fort simplement vêtus.»
Il était neuf heures. Les deux armées étaient complètement rangées, et l'artillerie commençait à jouer, lorsque le roi de Navarre, qui, à diverses reprises, avait adressé la parole aux officiers et aux soldats, se tourna vers les princes de Condé et de Soissons, et leur dit simplement: «Souvenez-vous que vous êtes du sang de Bourbon, et vive Dieu! je vous ferai voir que je suis votre aîné!—Et nous, répondit le prince de Condé, nous vous montrerons que vous avez de bons cadets!» Alors, sur un signal attendu, deux ministres, La Roche-Chandieu, qui était aussi un homme de guerre, et Louis d'Amours, firent la prière, à laquelle s'unirent de cœur le roi, les princes et toute l'armée protestante. A ce spectacle, des railleries éclatèrent parmi les jeunes gentilshommes de l'armée catholique.—«Ils se confessent, ils sont à nous! disaient-ils.—Ne vous y fiez pas, répliqua de Vaux (ou Lavardin), qui connaissait ces rudes adversaires: quand les huguenots font cette mine, ils ont envie de se bien battre.»
«Le premier succès des deux artilleries ne fut pas égal. Celle des catholiques, fort mal placée et mal tirée, ne tua qu'un cheval, et après quelques volées, on fut obligé de la changer de place, au lieu que celle du roi de Navarre, admirablement bien servie par l'habileté de Clermont d'Amboise, faisait un grand effet. Le premier coup donna dans la cornette blanche du duc de Joyeuse: ce qui parut à quelques-uns d'un mauvais présage. Elle fit un grand ravage dans la cavalerie et dans le régiment de Picardie, dont des files de dix-huit et vingt hommes furent emportées.
«Lavardin, voyant ce ravage, piqua vers le duc, et lui dit en colère: «Monsieur, nous perdons pour attendre, il faut jouer.» La permission lui ayant été donnée de charger, il se met à la tête de son escadron, fait sonner la charge, et partant en même temps avec le capitaine Mercure, commandant d'une troupe d'Albanais, ils donnent l'un et l'autre de furie, Lavardin sur l'escadron de La Trémouille, et Mercure sur celui de Harambure. Ils les rompirent, et les vainqueurs poursuivirent les fuyards jusque dans Coutras; ceux-ci, pour la plupart, ayant traversé la Drône, se sauvèrent à toutes jambes, et entre autres plus de vingt gentilshommes qui s'étaient signalés en plusieurs rencontres. Quelques-uns fuirent jusqu'à Pons, et y allèrent répandre la nouvelle de la déroute entière du roi de Navarre. La Trémouille, se voyant abandonné de ses gens, se retira à l'escadron du vicomte de Turenne, qui, dans le moment, fut enfoncé par Montigny, et aussi malmené: de sorte qu'il fut contraint de gagner, lui troisième, avec La Trémouille et le capitaine Chouppes, l'escadron du prince de Condé.
«Comme les fuyards de l'escadron de Turenne passaient auprès de celui du prince, Montausier et Vaudoré, qui étaient auprès de lui, crièrent de toutes leurs forces: «Au moins, Messieurs, ceux qui s'enfuient ne sont ni Saintongeois ni Poitevins». Ils parlaient de la sorte par la jalousie qu'ils avaient contre les Gascons, dont le roi de Navarre exaltait sans cesse la bravoure. Cette raillerie eut un très bon effet; car, se sentant piqués jusques au vif d'un tel reproche, au lieu de fuir vers Coutras, comme les autres avaient fait, quelques officiers gascons prirent à droite avec une partie de bons soldats, et ils firent, dans la suite de la bataille, très bien leur devoir.
«Tandis que la cavalerie légère du roi de Navarre était si maltraitée, le peu d'infanterie qu'il avait jetée à sa gauche fut attaquée par deux cents enfants perdus, détachés du régiment de Cluseaux qu'elle avait en tête. Les capitaines Saint-Jean-de-Ligoure et Caravez allèrent au-devant avec six-vingt de leurs gens, et les reçurent si bien, qu'ils les recognèrent jusqu'à leurs piquiers.
«Ce fut dans ce même temps que de cet endroit on vit fuir les escadrons de Turenne et de La Trémouille, et que l'on commença à crier victoire dans l'armée catholique. Il y a des moments dans lesquels tout dépend de la disposition d'esprit où se trouve le soldat. Ce premier malheur, qui devait naturellement décourager cette infanterie huguenote, lui inspira de la fureur. Les capitaines Montgomery et Belzunce leur crièrent: «Enfants, il faut périr; mais il faut que ce soit au milieu des ennemis; allons, l'épée à la main, il n'est plus question d'arquebuses». Et se mettant avec les autres officiers à la tête du bataillon, qui n'était pas de plus de trois cents hommes, ils marchent, tête baissée, à l'infanterie catholique plus nombreuse des deux tiers que la leur, se jettent au travers des piques, les écartant ou les arrachant aux piquiers, l'enfoncent et la mettent en une entière déroute.
«L'infanterie du roi de Navarre ne se comporta pas avec moins de bravoure à la droite de l'armée, où le capitaine Charbonnières chargea les régiments de Tiercelin et de Picardie, qui avaient gagné le fossé du bouquet de bois où ce prince avait mis le gros de ses fantassins. Ces deux régiments furent défaits à plate couture, et il se fit, à cet endroit, un grand massacre.
«Toutes ces trois charges se firent dans le même temps. Le duc de Joyeuse, ayant vu la déroute d'une partie de la cavalerie huguenote, ne tarda pas à s'ébranler, pour aller enfoncer les deux gros escadrons du roi de Navarre et du prince de Condé et celui du comte de Soissons, qui n'avaient point encore combattu. Ce fut là que l'on vit combien la valeur en de telles occasions est inutile sans l'expérience et la discipline militaire. La gendarmerie du duc de Joyeuse était aux premiers rangs, la lance en arrêt sur la cuisse, pour enfoncer et culbuter la tête des escadrons opposés. Dans ces sortes d'assaut de gendarmerie, deux choses étaient essentielles: la première, que les gendarmes marchassent serrés et sur la même ligne, afin que l'effort se fît en même temps de tout le front; la seconde, qu'ils ne prissent pas trop longue carrière, ainsi qu'on parlait alors, c'est-à-dire, qu'ils ne commençassent pas de trop loin à courir à bride abattue, pour ne se pas mettre hors d'haleine, ni eux ni leurs chevaux, et ne pas perdre une partie de leurs forces, étant extrêmement chargés du poids de leurs armes. La fougue qui emportait cette jeune noblesse l'empêcha d'observer ces deux règles. Plusieurs, en approchant des escadrons ennemis, étaient hors de rang de la longueur de leurs chevaux, et, ayant pris carrière de trop loin, cela fut cause que presque pas un d'eux ne désarçonna celui qu'il attaquait; mais ce qui les déconcerta le plus, fut la décharge qui se fit très à propos et de fort près par les arquebusiers que le roi de Navarre avait placés à côté de chaque escadron; une infinité en fut jetée par terre, et les escadrons de ce prince qui n'avaient pas branlé, jusqu'à ce que les ennemis fussent à dix pas d'eux, ayant piqué et enfoncé par les brèches avec des lances plus courtes et par conséquent plus fortes, les percèrent et les serrèrent de si près que la plupart ne purent se servir de leurs longues lances, et furent obligés de les lever en l'air, signe d'une prochaine déroute dans ces sortes de combats. Elle ne tarda pas, en effet: tout ce gros de cavalerie fut percé d'un bout à l'autre, pris par les deux flancs et bientôt dissipé; et comme l'infanterie des deux ailes était déjà en déroute, la bataille, qui ne dura pas une heure, fut entièrement gagnée par le roi de Navarre.
«Le roi de Navarre fit paraître en cette journée toute la conduite d'un très grand capitaine, et s'exposa dans le plus chaud de la mêlée, comme un simple soldat.» Au moment de la charge, des gentilshommes se jetaient à l'envi au-devant de lui, pour le couvrir de leurs corps: «A quartier! à quartier! s'écria-t-il; ne m'offusquez pas: je veux paraître!» Il avait dans son escadron des compagnons et des serviteurs de la première heure, tels que Jean de Pons, Plassac, Charles de La Boulaye, Jacques de Caumont-La-Force, Frédéric de Foix-Candale, etc. Plusieurs furent grièvement blessés à ses côtés, entre autres le baron d'Entraigues et Manaud de Batz, son indomptable Faucheur.