«Dès le commencement du combat, il fut attaqué par le baron de Fumel et par Châteaurenard, cornette de Sansac, qui s'attachèrent à lui. Il fut secouru par Frontenac, qui abattit Fumel d'un coup de sabre sur la tête. Le roi de Navarre saisit au corps Châteaurenard, lui criant: «Rends-toi, Philistin». Et, dans ce moment, il courut un grand risque de la part d'un gendarme de Sansac, qui, tandis que ce prince tenait Châteaurenard embrassé, lui donna plusieurs coups sur le casque, du tronçon de sa lance; mais le capitaine Constant l'en délivra en tuant le gendarme. Le prince de Condé et le comte de Soissons se signalèrent beaucoup durant toute l'action. Le premier eut son cheval tué sous lui, et le second fit plusieurs prisonniers de sa propre main. L'action par laquelle Saint-Luc se conserva la vie dans cette déroute est remarquable et fut beaucoup louée. Ayant rencontré le prince de Condé poursuivant les fuyards, il pique à lui et le renverse de son cheval du coup de lance qu'il lui porte, et en même temps, sautant de dessus le sien, lui présente la main pour le relever et le gantelet, en lui disant: «Monseigneur, je me fais votre prisonnier!» A quoi le prince répondit en l'embrassant, et le fit mettre en sûreté.
«Le duc de Joyeuse ne fut pas aussi heureux, car, voyant tout perdu sans aucune ressource, et se retirant seul vers son artillerie, il fut rencontré par Saint-Christophe et La Vignole, auxquels il jeta son épée, leur promettant une rançon de cent mille écus. Mais les capitaines Bourdeaux, Des Centiers et La Mothe-Saint-Héray survenant, dans ce moment, ce dernier le tua d'un coup de pistolet dans la tête.»
Telle fut l'issue de la bataille de Coutras. La victoire du roi de Navarre était complète. Les catholiques perdaient trois mille hommes de pied, une grande partie de leur cavalerie et plus de quatre cents gentilshommes, la plupart ayant préféré la mort à la fuite. On comptait parmi eux, outre le duc de Joyeuse et Saint-Sauveur, son frère, Piennes, Brézé, Aubigeous, La Suze, Gouvello, Pluviaut, Neuvy, Fumel, La Croisette, de Vaux, Tiercelin. Au nombre des prisonniers se trouvèrent Bellegarde, qui mourut de ses blessures, Saint-Luc, Cypierre, Montigny, Piennes l'aîné, Montsoreau, Châteauvieux, Chastellux, Villegombelin, Châteaurenard, Guy du Lude et Sansac. La perte des vainqueurs fut peu considérable: un petit nombre de soldats et cinq gentilshommes seulement furent tués. Cette disproportion avec la perte des vaincus s'explique par le caractère foudroyant de la bataille. En moins d'une heure, l'armée de Joyeuse fut rompue de tous côtés et en fuite. La plupart des victimes de cette journée tombèrent dans la déroute.
«Le roi de Navarre eut, en cette occasion, la gloire d'avoir, le premier, gagné une grande bataille à la tête d'un parti qui, jusque-là, avait presque toujours été battu dans les actions générales et sous les plus habiles capitaines, tels qu'avaient été le feu prince de Condé et l'amiral de Coligny. Il ne s'acquit guère moins d'honneur par la manière généreuse et peu usitée alors dont il accueillit les vaincus tombés entre ses mains. Il donna ordre qu'on eût grand soin des blessés; il fit rendre les honneurs funèbres à Joyeuse et à son frère; il relâcha presque tous les prisonniers sans rançon, fit des présents à quelques-uns des principaux et rendit leurs drapeaux à quelques autres, comme au sieur de Montigny.» La prise de Cahors avait rendu redoutable le roi de Navarre; la victoire de Coutras le marquait, pour l'avenir, de tous les signes de la conquête et du triomphe. Ce jour-là, il mérita la couronne de France.
La journée de Coutras provoqua, dans son temps, de vives discussions, que les historiens, aux deux siècles suivants, et même de nos jours, ont reprises en sous-œuvre, s'accordant presque tous sur ce point, que le roi de Navarre ne sut pas profiter de sa victoire, que même il en perdit tous les fruits par la légèreté de sa conduite. C'est un lieu commun qu'il est difficile de ne pas rencontrer sous la plume des écrivains qui ont raconté, autrefois ou récemment, la vie de Henri IV. Cette quasi-unanimité n'a pu nous convaincre: sans poser en principe l'infaillibilité du roi de Navarre, nous avons vu distinctement dans les faits historiques la preuve qu'il fit, après la bataille de Coutras, ce qu'il pouvait et ce qu'il devait faire.
Tous les reproches adressés au roi de Navarre pour n'avoir pas profité de la journée de Coutras se réduisent à deux points: il ne marcha pas vers la haute Loire, afin de s'y joindre à l'armée auxiliaire; cette première faute commise, il abandonna son armée pour aller présenter les trophées de sa victoire à la comtesse de Gramont. La plupart des historiens, se copiant les uns les autres, n'ont même pas pris la peine d'examiner les arguments dont se compose leur thèse. Il n'est pas nécessaire de les scruter profondément, pour s'apercevoir qu'ils se contredisent. Le roi de Navarre devait-il marcher vers l'armée auxiliaire? Il le devait, assurent ces historiens. Qu'on les lise donc, eux et leurs devanciers, et l'on reconnaîtra que le roi de Navarre ne put pas faire ce qu'on lui reproche de n'avoir point fait: d'abord, parce que son conseil s'y opposa, Turenne et le comte de Soissons en tête; et, en second lieu, parce qu'il ne pouvait disposer, pour une aussi longue campagne, de l'armée qui venait de détruire celle de Joyeuse: elle était composée, en grande partie, de troupes enrôlées pour quelques semaines, qui n'entendaient pas demeurer indéfiniment sous les drapeaux du roi de Navarre, et dont quelques-unes commencèrent à plier bagages pour le retour, le soir même de la bataille. Aller au-devant des auxiliaires, à travers deux armées, avec deux ou trois mille hommes, c'eût été un acte de folie. Voilà des faits certains. Mais, ne pouvant joindre les Allemands, le roi de Navarre devait, tout au moins, occuper la Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Sans doute, il eût fait preuve d'une extrême incurie, en laissant ces provinces dépourvues de toute défense: aussi ne furent-elles point abandonnées. Condé garda la Saintonge; les garnisons du Poitou reçurent des renforts; Turenne, avec une petite armée, parcourut le Périgord et surveilla le Limousin, de même qu'une partie de la Guienne et de la Gascogne. Le roi de Navarre s'en tint d'une façon générale à la guerre défensive, en attendant une meilleure fortune. L'étude des faits prouve qu'il ne put pas faire autrement. Ajoutons, sans hésiter, que, même avec toute latitude, sa conduite aurait dû être ce qu'elle fut.
Le roi de France, à la tête d'une armée, était sur la Loire, vers laquelle marchaient les auxiliaires allemands et suisses des calvinistes. Les recevoir et attendre avec eux le choc d'une armée commandée par un Joyeuse ou un prince lorrain, c'était une résolution à laquelle aurait pu s'arrêter le roi de Navarre; mais les mener, avec ses troupes françaises, contre Henri III en personne, contre le symbole vivant de la royauté, voilà ce que l'héritier présomptif du trône n'aurait pu faire sans devenir le premier des rebelles, sans démentir toutes ses déclarations, toute sa politique depuis l'année 1576. Henri n'eût pas laissé échapper l'occasion d'écraser l'armée de Guise ou toute autre armée de la Ligue; contre l'armée du roi, il ne devait que se défendre. C'est ce qu'il eût fait, si Henri III eût marché sur lui, et, en réalité, c'est ce qu'il fit toujours.
Quant aux historiens qui, d'après d'Aubigné, accusent naïvement Henri d'avoir «donné à l'amour» les fruits de la victoire de Coutras, en allant faire visite à la comtesse de Gramont, pendant son voyage en Gascogne et en Béarn, le bon sens suffit pour les réfuter: nous ne dirons rien de plus de leur fantaisie de dénigrement.
Le lendemain de la bataille, le roi de Navarre écrivit au roi de France une lettre dont le texte, avant de venir jusqu'à nous, a subi certainement quelques altérations, ne fût-ce que dans les formules usuelles, mais qui n'en est pas moins un document authentique. Voici cette lettre, que La Burthe, maître des requêtes du roi de Navarre, fut chargé de présenter à Henri III:
«Sire, mon seigneur et frère, remerciez Dieu: j'ai battu vos ennemis et votre armée. Vous entendrez de La Burthe si, malgré que je sois l'arme au poing au milieu de votre royaume, c'est moi qui suis votre ennemi, comme ils le vous disent. Ouvrez donc vos yeux, Sire, et connaissez qui sont-ils. Est-ce moi, votre frère, qui peux être l'ennemi de votre personne? Moi, prince de votre sang, de votre couronne? Moi, Français de votre peuple? Non, Sire; vos ennemis, ce sont ceux-là qui, par la ruine de notre sang et de la noblesse, veulent la vôtre, et au par-dessus votre couronne. Certes, si n'y eût Dieu mis la main, c'était fait de vous, en ce lieu de Coutras, et ils vous eussent en nous tué, Sire, comme en votre cœur ils nous ont tués. Car par après, tout seul resté de tant de rois et princes, de quel sommeil eussiez dormi entre ces épées rouges de votre sang, ou même entre pires choses que ces épées? Avisez promptement à cette besogne, si encore en est temps; car le tout est caché dans les abîmes de la volonté de Dieu. Mais devant lui je proteste de la justice de mes armes et de tout ce sang dont un jour vous faudra lui rendre compte. Bandez, Sire, cette plaie de votre peuple; baillez-lui la paix; baillez-la à Dieu, à vos Etats, à votre frère, à votre conscience. Vainqueur, c'est moi qui vous la demande; ou s'il faut guerre, laissez-la-moi rendre à ceux-là qui seuls vous la font et à nous, et me les baillez à mener, à cette heure qu'ils savent quel je suis. La Burthe, un des plus hommes de bien qui soient en la chrétienté, et que par devers vous je dépêche avec simple lettre de créance, pour ce qu'en sa fidélité du reste m'en assure, et aussi pour ce qu'autrement ne puis faire, vous fera entendre que je ne veux que le repos de tous et la conservation du mien. Et de quoi votre pape se mêle de me vouloir ôter ce que de Dieu je tiens? Par quoi lui a Dieu été et lui sera toujours contraire en si méchante œuvre. Lequel Dieu vivant je prie bien fort, Sire, qu'il vous rouvre le clair entendement qu'il vous a baillé, et qu'il a permis être troublé pour les grands péchés de ce royaume, et aussi celui de la grande part de votre brave noblesse, à tel point aveuglée par ces Lorrains; alors verriez à plein, Sire, qu'en toute cette pauvre France, n'est pas un seul cœur français ennemi de son roi; la grande source de ce poison serait découverte à tous; et vous, Sire, verriez qu'ici sommes, plus que ne pensez, vos véritables serviteurs et sauveurs de votre couronne.»