Cette page à la fois héroïque et politique porte l'esprit à des hauteurs où l'élèvent bien rarement les bulletins de victoire.
Le 23 octobre, Henri adressait au maréchal de Matignon une autre lettre beaucoup plus intime assurément, mais qui atteste, par quelques détails pleins de délicatesse, comme par les déclarations qui la terminent, la générosité attendrissante du vainqueur de Coutras: «Avant que de partir de Coutras, j'avais donné ordre pour faire conduire les corps de M. de Joyeuse et de son frère à Libourne... Auparavant je commandai que leurs entrailles fussent enterrées avec leurs cérémonies (catholiques), à quoi les seigneurs et gentilshommes (catholiques) qui sont ici (prisonniers) et aucuns des miens assistèrent aussi. Je suis bien marri qu'en cette journée, je ne puis faire différence des bons et naturels Français d'avec les partisans et adhérents de la Ligue; mais, pour le moins, ceux qui sont restés en mes mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en moi et en mes serviteurs qui les ont pris. Croyez, mon cousin, qu'il me fâche fort du sang qui se répand, et qu'il ne tiendra point à moi qu'il ne s'étanche[50]».
CHAPITRE V
Voyage de Henri en Gascogne et en Béarn.—Le comte de Soissons et ses vues d'avenir.—Défaite des auxiliaires allemands et suisses.—Saül et David.—Conseil de la Ligue à Nancy.—Siège de Sarlat par Turenne.—Défense victorieuse.—Expédition de Favas en Gascogne.—Petits faits de guerre racontés par Henri.—Le mal domestique.—Mort du prince de Condé à Saint-Jean-d'Angély.—Arrestation de la princesse de Condé.—Les récits du roi de Navarre.—Nouveaux projets d'attentat contre sa personne.—Perte de Marans.—Monbéqui et Dieupentale.—Les menées factieuses des Seize.—Menaces de Henri III.—Les Seize appellent le duc de Guise à leur aide.—La journée des Barricades.—Henri III en fuite.—Négociations des factieux avec le roi.—Il leur accorde l'édit d'union du 21 juillet.—Toute-puissance des Guises et de la Ligue.—Henri III reconnaît pour héritier présomptif le cardinal de Bourbon.—L'arrière-pensée royale.
Le roi de Navarre, accompagné du comte de Soissons, passa quelques semaines en Gascogne et en Béarn. Des historiens lui ont presque fait un crime d'avoir présenté à Madame de Gramont les drapeaux et enseignes conquis à la bataille de Coutras, comme si un pareil acte d'héroïque galanterie n'était pas la digne récompense d'un dévouement qui avait été pour quelque chose dans la récente victoire!
Le comte de Soissons, selon l'abréviateur des Economies royales d'accord avec les Mémoires contemporains, avait su gagner le cœur de Madame, sœur du roi, et il entretenait constamment Henri de son dessein d'épouser cette princesse; mais il avait, en agissant ainsi, des vues ambitieuses qui se découvrirent dans la suite. «Il prétendait se faire subroger par ce mariage dans tous les droits du roi de Navarre, et comme il ne voyait aucune apparence que ce prince, ayant pour ennemis déclarés le pape, l'Espagne et les catholiques de France, pût jamais venir à bout de ses entreprises, il comptait s'enrichir de ses dépouilles, et y gagner du moins les grands biens qui composaient l'apanage de la Maison d'Albret, en deçà de la Loire... Ce voyage servit au roi de Navarre à connaître plus particulièrement celui qu'il était sur le point de se donner pour beau-frère. Le comte de Soissons ne put si bien dissimuler que le roi ne devinât une partie de ses sentiments, et une lettre qu'il reçut de Paris acheva de les lui dévoiler. On lui apprenait que le comte avait juré qu'aussitôt qu'il aurait épousé Madame, il l'emmènerait à Paris et abandonnerait le parti de son bienfaiteur, et qu'on prendrait alors des mesures pour achever le reste. Cette lettre, que le roi de Navarre reçut au retour de la chasse, et prêt à tomber dans le piège qu'on lui tendait, lui donna pour le comte une aversion que rien ne put jamais effacer.»
Le comte de Soissons ne se sépara définitivement du roi de Navarre qu'après la journée des Barricades. «Livré à de perpétuelles chimères, il regarda cet événement comme un coup de la fortune, qui, en le délivrant de tous ses rivaux, allait le rendre tout-puissant dans le conseil et à la cour de Henri III. Changeant donc incontinent de batterie, il résolut d'aller s'offrir à ce prince, et pour donner plus de relief à son action, il voulut paraître devant le roi, suivi d'un grand nombre de créatures, qu'il chercha dans la cour du roi de Navarre et parmi ses plus affectionnés serviteurs, dont il ne se fit point de scrupule de tenter la fidélité. Le roi de Navarre sentit comme il le devait l'indignité de ce procédé...»
Pendant son séjour à Nérac ou dans les environs de cette ville, vers la mi-novembre, le roi de Navarre reçut la nouvelle des multiples échecs que les deux armées royales, celle du duc de Guise et celle de Henri III, avaient infligés aux auxiliaires allemands, à Vimory, à Auneau et sur quelques autres points. Leurs corps nombreux et redoutables, mais indisciplinés et démoralisés par l'absence du roi de Navarre, furent tour à tour écrasés. Ils avaient fait péniblement leur jonction avec les Suisses protestants, qui, s'imaginant être venus en France pour défendre Henri III contre la Ligue et trouvant le roi en personne devant eux, refusèrent de se battre et négocièrent une retraite. Les débris de l'armée allemande, commandée par le baron de Donha, reprirent le chemin de la frontière, laissant, à chaque pas, des blessés et des malades, qui périssaient sous les coups des paysans. Le 2 décembre, les Suisses protestants obtinrent du roi un traité et une gratification de quatre cent mille écus. Leur retraite ne fut pas moins désastreuse que celle des Allemands... Rentré à Paris, Henri III fit chanter un Te Deum solennel et recueillit quelques vivats populaires; mais les ligueurs réagirent contre ce triomphe de commande, en exaltant les exploits du duc de Guise: leurs prédicateurs affectèrent d'appliquer au souverain et au sujet le verset de la Bible: «Saül en a tué mille, et David, dix mille». L'Estoile a noté en quelques traits vifs cet épisode: «Ainsi la victoire d'Auneau fut le cantique de la Ligue, la réjouissance du clergé, qui aimait mieux la marmite que le clocher, la braverie de la noblesse guisarde, et la jalousie du roi, qui reconnut bien qu'on ne donnait ce laurier à la Ligue que pour flétrir le sien: en ce véritablement misérable, qu'il fallait qu'un grand roi comme lui fût jaloux de son vassal.»