«On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploierai-je à cette heure? Contre mon roi? Dieu lui a touché le cœur: il a pris la querelle pour moi. Contre ceux de la Ligue? Pourquoi les mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi, qui prêche la paix en France, aigrirais-je le roi contre eux et ôterais-je, par l'appréhension de mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation? Et voyez ma peine: car si je demeure oisif, ou ils feront encore leur accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou ils affaibliront tellement le roi et se rendront si forts, que moi, après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la mienne...
«Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se perd, et n'y a nul remède que la paix...—Pour conclusion donc, moi, meilleur (je le puis dire) et plus intéressé en ceci que vous tous, je la demande, au nom de tous, au roi mon seigneur. Je la demande pour moi, pour ceux de la Ligue, pour tous les Français, pour la France. Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me rendre mille fois plus traitable que je ne le fus jamais, si jamais j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple aux autres par l'obéissance que je montre à mon roi...
«Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu de donner au roi mon seigneur le loisir de pourvoir aux affaires de son Etat, y remettant la paix, qui y est si nécessaire, je ferai, aux lieux où j'aurai plus de pouvoir, reconnaître son autorité. Et, pour cet effet, je prends en ma protection et sauvegarde tous ceux, de quelques condition et qualité qu'ils soient, tant de la noblesse, de l'Eglise, que des villes, que le peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne résolution, sans permettre qu'à leurs personnes et biens il soit touché en manière quelconque... Je proteste devant Dieu que, tout ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai jamais que les catholiques soient contraints en la leur ni en leur libre exercice de la religion...»
CHAPITRE VIII
La trêve de Tours.—Passage de la Loire.—Nouvelle déclaration.—Henri III veut recevoir le roi de Navarre.—Méfiance et murmures des vieux huguenots.—Henri va au rendez-vous.—Entrevue de Plessis-lès-Tours.—Paroles du roi de Navarre.—Heureux effets de la réconciliation.—Henri se remet en campagne.—Attaque de Tours par l'armée de Mayenne.—Conseils salutaires du roi de Navarre à Henri III.—Succès des royalistes.—La grande armée royale.—Monitoire de Sixte-Quint contre Henri III.—Siège de Pontoise.—Les deux rois devant Paris.—Assassinat de Henri III à Saint-Cloud.—Sa mort.—Henri IV en Gascogne et Henri IV en France.
La trêve de Tours fut signée le 3 avril. Elle n'accordait au roi de Navarre, pour assurer le passage de son armée sur la Loire, que les Ponts-de-Cé; mais des difficultés pour la prise de possession de cette place y firent substituer la ville de Saumur, dont Du Plessis-Mornay fut nommé gouverneur. Saumur devint la base d'opérations du roi de Navarre. Il passa la Loire, le 21 avril, et distribua aussitôt son armée dans de nouveaux quartiers. L'avant-veille, il avait fait paraître une déclaration sur les motifs de cette démarche décisive, qui annonçait publiquement sa prochaine réunion avec le roi de France. Ce nouveau manifeste, rédigé par Du Plessis-Mornay, contient un tableau saisissant des désordres provoqués par la Ligue et un jugement plein de force sur la situation politique de la Maison de Lorraine[52]. C'est, dans l'ensemble, un résumé du manifeste de Châtellerault; en voici la conclusion: «Nous protestons que l'ambition ne nous met point aux armes; assez avons-nous montré que nous la méprisons; assez avons-nous aussi d'honneur d'être ce que nous sommes, et l'honneur de cet Etat ne peut périr que n'en périssions. Aussi peu, et Dieu nous est témoin, nous mène la vengeance. Nul n'a plus reçu de torts et d'injures que nous, nul jusques ici n'en a moins poursuivi, et nul ne sera plus libéral de les donner (remettre) aux ennemis, s'ils veulent s'amender, en tout cas, à la tranquillité, à la paix de la France.»
Il ne restait plus aux deux rois qu'à sceller leur réconciliation sur le cœur l'un de l'autre, en présence de leurs amis et à la face du pays tout entier, afin que leurs deux armées apprissent d'eux à n'en faire qu'une pour la défense de la même cause. Le 28 avril, le roi de Navarre prit son gîte à Maillé, à deux lieues de Tours. Henri III, qui était à Plessis-lès-Tours, lui fit savoir qu'il aurait, le 30 avril, sa visite pour agréable. Il y eut là, pour les vieux capitaines huguenots, quelques heures de terrible anxiété et de défiance trop légitime. Les souvenirs de la Saint-Barthélemy et la récente exécution de Blois obsédaient leur esprit et leur dictaient des remontrances qui allèrent jusqu'au blâme et jusqu'à l'exaspération, lorsque, sur le désir exprimé par Henri III, le roi de Navarre, au lieu de s'arrêter au pont de Lamotte, comme il l'avait d'abord projeté, résolut de traverser la Loire pour aller saluer son beau-frère à Plessis-lès-Tours. Aux discours et aux murmures qui tendaient à le dissuader de se fier à Henri III, le roi de Navarre répondit: «Dieu me dit que je passe et que je voie, il n'est en la puissance de l'homme de m'en garder, car Dieu me guide et passe avec moi, je suis assuré de cela, et me fera voir mon roi avec contentement, et trouverai grâce devant lui.» Il passa donc, avec une escorte de gentilshommes et de gardes, auxquels il recommanda de se tenir à l'écart.
«De toute sa troupe, dit Cayet, nul n'avait de manteau et de panache que lui; tous avaient l'écharpe blanche; et lui, vêtu en soldat, le pourpoint tout usé, sur les épaules et aux côtés, de porter la cuirasse, le haut-de-chausses de velours de feuille morte, le manteau d'écarlate, le chapeau gris avec un grand panache blanc, où il y avait une très belle médaille, étant accompagné du duc de Montbazon et du maréchal d'Aumont, qui l'étaient venus trouver de la part du roi, arriva au château du Plessis. Le roi y était venu une heure auparavant avec tous les princes et toute sa noblesse, et, en attendant l'arrivée dudit roi de Navarre, il alla aux Bons-Hommes. Toute la noblesse était dans le parc avec une multitude de peuple curieux de voir cette entrevue. Incontinent que le roi de Navarre fut entré dans le château, on alla avertir le roi, lequel s'achemina le long du jeu de Paillemail, cependant que le roi de Navarre et les siens descendaient l'escalier par lequel on sortait du château pour entrer dans le parc. Au pied des degrés, M. le comte d'Auvergne, assisté de Messieurs de Sourdis, de Liancourt et autres chevaliers des ordres du roi, le reçurent et l'accompagnèrent pour aller vers Sa Majesté. Au bruit que les archers firent, criant: Place! place! voici le roi! la presse se fendit, et sitôt que le roi de Navarre vit Sa Majesté, il s'inclina, et le roi vint l'embrasser.»