CHAPITRE VII
Négociation entre les deux rois.—Le rôle de Rosny et celui de Du Plessis-Mornay.—Opposition et intrigues de Morosini, légat du pape.—Prise de Châtellerault et de l'Ile-Bouchard.—Tergiversations de Henri III.—Ferme attitude du roi de Navarre.—Le «moyen de servir».—L'accord s'établit.—Le manifeste de Châtellerault.
Le roi de France, connaissant la bonne volonté du roi de Navarre, et conseillé par quelques personnages influents, tels que le duc d'Epernon et la duchesse d'Angoulême, qui lui offrirent leur entremise, fit tenir des paroles conciliantes à son beau-frère, et Henri lui envoya d'abord secrètement Rosny, comme l'attestent les Economies royales. Les bases d'un accord furent verbalement établies, mais Henri III, toujours craintif et se défiant de son entourage, ne voulut pas que les conventions fussent formulées par écrit: Rosny dut se contenter de la parole royale, avec laquelle il revint auprès du roi de Navarre. Ce prince, raconte Bury, après avoir écouté avec attention le récit que lui faisait le baron de Rosny, ayant de la peine à résister à la défiance que le passé lui avait inspirée, lui demanda plusieurs fois, d'un ton inquiet, si le roi, pour cette fois, agissait sincèrement. «Il m'a parlé, dit Rosny, avec tant de fermeté, il m'a donné sa parole avec tant d'assurance, que je n'en doute plus, et j'y joins le témoignage de Rambouillet, qui me l'a confirmé.—Puisqu'il traite avec moi de bonne foi, dit Henri, je ne veux donc plus prendre de villes.»—Il venait de prendre, ce jour-là même, Châtellerault.—«Retournez, continua le roi, lui porter mes lettres; car je ne crains ni Morosini, ni Nevers.» Rosny reprit la poste, et se rendit à Montrichard, où le roi s'était avancé avec toute sa suite, pour recevoir plus promptement la réponse du roi de Navarre. L'impatience qu'il en avait était si grande, qu'aussitôt que Rosny fut arrivé, il approuva toutes les demandes du roi de Navarre, même le passage sur la Loire, et voulut que Rosny repartît sur-le-champ pour lui en porter la nouvelle. D'après les Economies royales, Rosny n'eut pas la satisfaction de conclure définitivement le traité, parce que, étant tombé malade dès son retour, la suite des négociations fut confiée à Du Plessis-Mornay, qui s'en acquitta avec l'habileté dont il faisait preuve dans toutes les missions dont il était chargé. Au cours de celle-ci, Morosini, légat du pape, en surprit le secret et s'efforça de la faire échouer, non seulement par ses instances auprès du roi, mais encore par des intrigues avec les ligueurs, où il franchit les bornes des convenances diplomatiques. Avant d'arriver à sa conclusion, le traité parut souvent à la veille de rester à l'état de projet. Le 8 mars, Henri écrivait à Madame de Gramont: «Dieu me continue ses bénédictions. Depuis la prise de Châtellerault, j'ai pris l'Isle-Bouchard, passage sur la Vienne et la Creuse, bonne ville et aisée à fortifier. Nous sommes à Montbazon, six lieues près de Tours, où est le roi. Son armée est logée jusques à deux lieues de la nôtre, sans que nous nous demandions rien; nos gens de guerre se rencontrent et s'embrassent, au lieu de se frapper, sans qu'il y ait trêve ni commandement exprès de ce faire. Force de ceux du roi se viennent rendre à nous, et des miens nul ne veut changer de maître. Je crois que S. M. se servira de moi; autrement il est mal, et sa perte nous est un préjugé dommageable.»
Henri était d'autant mieux fondé, en ce moment, à prévoir l'heureuse issue des négociations, qu'il avait adressé de Châtellerault, le 4 mars, aux trois Etats du royaume ce célèbre manifeste qui n'a peut-être pas d'égal dans les fastes de l'éloquence politique, et que nous allons reproduire. Mais Henri III, déterminé quant au fond du traité, ne pouvait se départir de ses habitudes de tergiversation. Dix fois, tout fut prêt, jusqu'à la signature; dix fois, elle fut tenue en suspens. La correspondance du roi de Navarre avec Du Plessis-Mornay donne une idée de ces misérables ajournements. Le 23 mars, Henri déplore tant de retards. Il avait offert une trêve de cinq mois; Henri III, après l'avoir acceptée, veut qu'elle dure toute une année. Il demandait une ville de passage, pour franchir sûrement la Loire; Henri III offrait les Ponts-de-Cé, mauvaise place à laquelle le roi de Navarre préfère Saumur. «Pour Dieu! dit enfin le roi de Navarre, que l'on ne m'ôte point le moyen de servir!»
A ce cri, qui fait vibrer le cœur français, même à trois siècles de distance, Henri III pourtant se rendit: le roi de Navarre eut à peu près licence de travailler, comme il l'entendait, au salut de son maître, de la royauté et de son pays; il devenait, à la charge d'être «toléré», lui et les siens, pendant une année, l'auxiliaire de Henri III contre la Ligue ou tout autre ennemi qui méconnaîtrait les droits de la couronne. Il avait bien mérité ce succès par sa constance, son énergie et son génie déjà mûr pour les suprêmes victoires; il en eût été digne rien que par les déclarations de Châtellerault, dans lesquelles, tout en donnant le bilan de sa conscience, comme l'a dit un historien, il faisait resplendir, pour son temps et pour la postérité, les grandioses images du roi et de la patrie. Voici quelques-unes des pensées de ce document immortel:
«S'il eût plu à Dieu tellement toucher le cœur du roi mon seigneur et les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont faite à Blois, près S. M., j'eusse été appelé, comme certes il me semble qu'il se devait, et qu'il m'eût été permis librement de proposer ce que j'eusse pensé être de l'utilité de cet Etat, j'eusse fait voir comme quoi j'en avais non seulement le désir au cœur, la parole à la bouche, mais encore les effets aux mains. Puisque cela ne s'est point fait, je veux au moins vous faire entendre, à ce dernier coup, ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon seigneur, et au bien de ce royaume...
«On m'a souvent proposé de changer de religion; mais comment? La dague à la gorge! Quand je n'eusse point eu de respect à ma conscience, celui de mon honneur m'en eût empêché, par manière de dire...—Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Si vous me montrez une autre vérité que celle que je crois, je m'y rendrai et ferai plus, car je pense que je n'y laisserai nul de mon parti qui ne s'y rende avec moi...
«Je vous conjure tous, par cet écrit, autant catholiques serviteurs du roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas; je vous appelle comme Français; je vous somme que vous ayez pitié de cet Etat, de vous-mêmes; que, le sapant par le pied, ne vous sauverez jamais, que la ruine ne vous en accable... Je vous conjure de dépouiller, à ce coup, les misérables humeurs de guerre et de violence qui dissipent et démembrent ce bel Etat, qui nous ensanglantent du sang les uns des autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des étrangers...
«Il faut que le roi fasse la paix, et la paix générale, avec tous ses sujets; et, à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle Ligue! Et vous savez tous, néanmoins, que quand je le voudrais faire (comme je le ferai, s'il me le commande), je traverserai beaucoup leurs desseins et leur taillerai bien de la besogne...
«J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple: qu'ils considèrent où nous allons entrer, ce que deviendra la France, quelle sera la face de cet Etat, si ce mal continue. Que fera la noblesse si notre gouvernement se change, comme il le fera indubitablement, et vous le voyez déjà. Que deviendront les villes, quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé l'ancien ordre de ce bel Etat?... Et toi, peuple, quand ta noblesse et tes villes seront divisées, quel repos auras-tu? Peuple, le grenier du royaume, le champ fertile de cet Etat, de qui le travail nourrit les princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent, l'industrie leur donne les délices à rechange, à qui auras-tu recours, quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer? Au roi, qui ne commandera ni aux uns, ni aux autres? Aux officiers de la justice? où seront-ils? A ses lieutenants? quelle sera leur puissance? Au maire d'une ville? quel droit aura-t-il sur la noblesse? Au chef de la noblesse? quel ordre parmi eux? Pitié, confusion, désordre, misères partout! Et voilà le fait de la guerre...