«Ce n'était pas seulement la Ligue qui remuait toutes choses pour embarrasser l'esprit du roi, mais avec elle était joint encore le désir unanime de tous les peuples, qui, voyant les affaires sur le point d'une entière révolution, étaient poussés ou par je ne sais quel instinct, ou par les raisonnements des plus avisés politiques qui s'étaient répandus parmi eux, à faire leur profit de ce changement. Et ils le désiraient avec d'autant plus d'ardeur, qu'ils avaient sous les règnes derniers ressenti de plus grandes oppressions.
«Cette passion régnait dans les esprits des religionnaires aussi bien que parmi les catholiques, et au même temps qu'elle faisait tant de peine au roi dans les Etats de Blois, elle n'en donnait guère moins au roi de Navarre dans ceux de La Rochelle. Ce prince avait convoqué les Etats de son parti en cette ville; les députés de leurs dix-huit provinces auxquelles ils avaient réglé leurs Eglises s'y étant rendus, et y ayant été reçus selon l'ordre qu'ils ont accoutumé d'observer en leurs synodes, il en avait fait l'ouverture le quatorzième de novembre. Or, il avait procuré cette assemblée, tant pour réunir à soi la créance et l'affection de tous les religionnaires, dont plusieurs n'avaient pas bonne opinion de lui, que pour se servir de leurs forces à défendre son droit à la succession de la couronne; mais il pensa bien y trouver tout le contraire de ce qu'il en avait espéré. Elle le contraignit d'en défendre l'entrée à quelques-uns des siens qui lui étaient suspects; il fallut qu'il y souffrît de sévères reproches, et même des calomnies contre sa conduite; les ministres ne lui celèrent aucune de ses fautes; ils firent une rude censure de toute sa vie, n'épargnèrent pas ses amours, et le blâmèrent de tiédeur au fait de la religion. Quand on en fut sur le premier point des contributions, les députés du Languedoc, animés par leur instigation, se bandèrent directement contre ses officiers pour les impôts des passages, se plaignant que ces derniers se convertissaient au profit de quelques personnes particulières... Ils proposèrent de choisir des protecteurs de leur religion, parce qu'ils s'imaginaient que cette considération retiendrait le roi qu'il ne se fît catholique, comme ils appréhendaient, ou du moins que s'il les abandonnait, il ne pût pas les ruiner.
«A tous leurs reproches, ce prince ne répondit qu'avec une merveilleuse patience et une discrétion qui faisait violence à son courage. Pour leurs autres entreprises, il tâcha de les dissiper en gagnant doucement les uns, divisant les autres, et recherchant soigneusement tous ceux qu'il savait les plus animés. L'adresse et les soins de Du Plessis-Mornay, dont il employait heureusement la plume et le crédit dans ses plus épineuses affaires, le servirent utilement en cette occasion.
«Enfin, après diverses propositions fort rudes qu'ils faisaient pour se prémunir contre la tyrannie, c'étaient leurs termes, lesquelles il sut adroitement détourner ou arrêter, il en fut quitte pour leur accorder l'établissement de quelques chambres particulières, à Saint-Jean-d'Angély, Bergerac, Montauban, Nérac, Foix et Gap en Dauphiné, qui, recevant les plaintes de chacun et leur rendant justice, contiendraient ses officiers en leur devoir, selon les règlements qui se feraient en cette assemblée. Après que les Etats selon leur opinion eurent ainsi pourvu à leur liberté contre les entreprises du dedans, ils travaillèrent avec une parfaite union à chercher les moyens de soutenir le grand effort que la Ligue leur allait jeter sur les bras, et pendant un mois que cette assemblée dura, ils firent de si beaux règlements pour la levée et distribution des deniers, pour les ordres qu'il fallait tenir, tant pour attaquer que pour se défendre, pour la discipline militaire et pour l'étroite observance des lois, que l'on jugea par là qu'ils n'étaient pas si faciles à vaincre, comme la Ligue le publiait.»
Au sortir de l'assemblée de La Rochelle, Henri écrivait à la comtesse de Gramont: «Vous me pensiez soulagé pour être retiré en nos garnisons. Vraiment, s'il se refaisait encore une assemblée, je deviendrais fol! Tout est achevé, et bien, Dieu merci! Je m'en vais à Saint-Jean-d'Angély assembler mes troupes pour visiter M. de Nevers, et peut-être lui faire un signalé déplaisir, non en sa personne, mais en sa charge.» En somme, il se remettait à l'œuvre, fortifié et plus déterminé que jamais. Dans la campagne précédente, il avait refoulé en Bretagne et attaqué jusque dans ses foyers le duc de Mercœur, gouverneur de cette province. Il avait pris dix ou douze places, entre autres Beauvoir-sur-Mer. Présentement, il courait à Niort, qu'il comptait enlever d'un coup de main et qu'il prit, en effet, par escalade, à la fin du mois. Mais pendant qu'il s'y acheminait, et que, de toutes parts, ses amis convoqués se dirigeaient vers la Saintonge et le Poitou, pour lui faire une armée capable non seulement de tenir tête à celle du duc de Nevers, mais de dominer sur la Loire, dans le voisinage même de Henri III, le château de Blois était le théâtre d'un événement tragique, qui allait changer la face des choses. Les Etats, dans la main du duc de Guise, faisaient, depuis deux mois, le siège de l'autorité royale; de quelque côté que se tournât Henri III, il rencontrait une humiliation ou un danger. On lui imposait la publication des décisions du concile de Trente, dans lesquelles il pouvait lire, la Ligue aidant, une menace de déchéance à bref délai; le duc de Savoie venait de mettre la main sur le marquisat de Saluces; le roi d'Espagne, l'allié, le patron étranger de la Ligue, avait, au moins indirectement, coopéré à cette victoire frauduleuse, et les Etats, excepté la noblesse, refusaient au roi de France les moyens de venger un tel affront: il lui fallait subir le démembrement. Au même instant, les avis, les révélations lui arrivaient de tous côtés sur d'anciennes menées du duc de Guise dont il n'avait eu jusqu'alors que le soupçon, et sur de nouveaux projets qui tendaient directement à mettre le roi dans l'absolue dépendance du sujet. Henri III hésita quelques jours entre l'abdication, que lui conseillait le dégoût, et un coup de force, que lui suggéraient son amour-propre blessé et ce qu'il croyait être l'intérêt de la couronne elle-même. Il se décida enfin pour la répression violente, et prit conseil. Il avait à choisir entre deux modes d'exécution: la justice et l'arbitraire. Les uns lui conseillaient les voies légales; les autres, objectant la popularité de Guise et son ascendant sur les Etats, le portaient à se défier d'un procès et à se faire justice lui-même. L'arrêt prononcé, le duc dédaigna tous les avertissements qu'un assez long délai lui permit de recevoir, et, avec une force d'âme incroyable, pendant que les terreurs anticipées de la catastrophe assombrissaient tous les visages, il s'en tint au mot superbe: «On n'oserait». Il se précipita, pour ainsi dire, au devant de la mort, qui le frappa dans la matinée du 23 décembre 1588.
On attribue à Catherine de Médicis mourante[51] ce mot sur l'exécution de Blois: «C'est bien coupé, mon fils, mais il faut recoudre». Henri III ne sut pas profiter de l'assassinat du duc de Guise: il se jeta dans les finesses pour gagner les Etats, presque en entier dévoués à la Ligue; il entama des négociations avec les factieux, sans en excepter les Seize; il voulut attirer Mayenne lui-même, le frère de la principale victime; il se priva du bénéfice de sa criminelle énergie en perdant un temps précieux et en laissant au parti décapité le loisir de se reconnaître et de se réorganiser pour de nouvelles luttes. Le sang du Balafré, qui devait, dans la pensée de Henri III, éteindre la guerre civile, en aviva le foyer dans la France entière. La chute de ce vassal formidable, sur laquelle le roi prisonnier avait compté pour redevenir un roi libre, laissa la couronne dans un isolement qui parut comme l'agonie du pouvoir. Henri III n'eut gain de cause nulle part: les Etats s'inclinèrent devant lui, et s'en allèrent souffler la vengeance et la rébellion dans toute les provinces. Rome fut inflexible, et sa réponse au meurtre du cardinal de Guise et à l'emprisonnement du cardinal de Bourbon fit prévoir une prochaine excommunication. Les Seize, déjà maîtres de Paris, l'accablaient d'une honteuse dictature, en attendant la lieutenance-générale de Mayenne, qui fut proclamée le 17 février 1589; en quelques semaines, plus de cent villes de premier ordre se déclarèrent pour la Ligue, et plusieurs d'entre elles traînèrent dans la boue l'effigie royale; enfin, le roi vit la plupart de ses régiments se débander sous les ordres de leurs officiers et passer du côté des factieux. Blois n'était plus sûr; Henri III vint à Tours, dans les premiers jours de mars, avec les débris de son armée. Ce fut à ce moment qu'il songea, trop tard pour son honneur, à l'unique appui qui lui restait, à cet héritier présomptif qu'il avait sacrifié à la Ligue, à ce Bourbon hérétique, seul capable, s'il était honnête homme, de relever la fortune du dernier Valois.
[51] Appendice: [XXXVIII.]
A la nouvelle de l'assassinat du duc de Guise, le roi de Navarre dit: «Tout autre que moi rirait du malheur de la Maison de Lorraine, et serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations et les armes du roi tournées contre eux; moi, certes, je ne le puis faire ni ne le fais, sinon en tant que, de deux maux, je suis contraint de prendre le moindre.»
C'était là un sentiment humain et politique; mais il fut aisé à Henri de prévoir les conséquences que devait entraîner pour ses propres affaires le coup d'Etat de Blois. Il jugea qu'après cet événement l'entente n'était plus possible entre le roi de France et la Ligue, et se tint prêt à répondre à l'appel de Henri III. A vrai dire, les négociations entre les deux princes avaient été plutôt suspendues que rompues, et Rosny, s'il faut en croire son récit, les avait secrètement renouées, peu de temps après la catastrophe. Tout conspirait pour les faire aboutir à un salutaire accord; on y exhortait, de toutes parts, Henri III et le roi de Navarre; au dire de quelques historiens, Catherine de Médicis elle-même, à son lit de mort, avait fait entendre des paroles de paix sincère et durable, des conseils qui démentaient toute sa vie politique; mais la nécessité parlait encore plus haut que tous les conseillers. Néanmoins, tout en négociant avec son beau-frère, le roi de Navarre tenait la campagne avec autant de succès que d'activité. A la fin du mois de décembre, il avait pris Niort; le 1er janvier, Saint-Maixent et Maillezais recevaient ses garnisons; le 9 janvier, il allait au secours de La Garnache, qu'assiégeaient les troupes du duc de Nevers, lorsqu'il tomba malade d'une forte pleurésie qui le mit en un tel danger qu'on fit courir le bruit de sa mort. «Certes, écrivait-il à la comtesse de Gramont, j'ai vu les cieux ouverts, mais je n'ai été assez homme de bien pour y entrer. Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois vingt-quatre heures, je fus réduit à être tourné avec le linceul. Je vous eusse fait pitié. Si ma crise eût demeuré deux heures à venir, les vers auraient fait grand'chère de moi.» Le 18, il était en pleine convalescence, et au mois de février, il reprenait le harnais pour préparer le coup qu'il méditait sur Châtellerault, l'Ile-Bouchard et d'autres places. Il y entra avant le mois de mars. Pendant qu'il faisait toute cette besogne, il ne négligeait pas ses projets à longue vue. Il déférait à La Noue le commandement des mercenaires qu'on levait, pour son compte, en Allemagne; il trouvait même le temps de continuer sa correspondance religieuse avec les princes protestants, et surtout il suivait avec une extrême vigilance les phases de sa négociation avec Henri III, négociation capitale et dont l'historique demande quelques détails.