La politique du roi de Navarre en face de Henri III et de la Ligue.—Lettre à l'abbesse de Fontevrault.—Lettre au vicomte d'Aubeterre.—La ruine de l'Armada.—Les affaires des calvinistes en Dauphiné, en Languedoc et en Guienne.—Sage activité de Henri.—Grandes et petites négociations.—Les Etats-Généraux à Blois.—Discours de Henri III.—La Ligue amnistiée dans le passé et incriminée dans l'avenir.—Revanche des Guises.—Condamnation du roi de Navarre par les Etats.—Résistance de Henri III.—Le roi de Navarre à l'assemblée de La Rochelle.—Réclamation des députés, à Blois et à La Rochelle, contre les abus de pouvoir.—Henri reprend le harnais.—Prise de Niort.—Le coup d'Etat de Blois.—Les deux conseils donnés au roi de France.—Assassinat du duc de Guise.—Henri III ne sait pas profiter de son crime.—Négociations puériles.—Soulèvement universel contre le roi de France.—Menaces du Saint-Siège.—Débandade de l'armée royale.—Mort de Catherine de Médicis.—Son dernier conseil à Henri III.—Il se décide à négocier avec son beau-frère.—Expéditions et maladie du roi de Navarre.

Entre la convocation des Etats-Généraux, annoncée à Rouen, au mois de juillet, et leur séance d'ouverture, qui eut lieu seulement le 16 octobre 1588, le roi de Navarre, habitué de longue date à se voir anathématiser par la cour de France comme par la Ligue, eut le loisir d'étudier le nouveau terrain où les partis allaient se livrer bataille. L'édit d'union ne le surprit ni ne l'effraya; il en fut moins ému que de cette néfaste journée des Barricades qui avait vu le roi de France chassé de son palais par une démonstration populaire. Il n'avait jamais voulu, même au plus fort des perfidies de Catherine et de Henri III, se poser en adversaire de l'autorité royale, et depuis la victoire de Coutras, il comprenait, encore mieux qu'auparavant, que le salut de la couronne et du pays, et par conséquent le succès de sa juste cause dépendaient d'une sincère alliance entre Henri III et son héritier présomptif. Cette alliance, Henri III l'avait souvent désirée, mais en y mettant des conditions qui auraient rendu le roi de Navarre odieux au parti calviniste, lui eussent fait perdre brusquement son appui, et, le laissant suspect et isolé à côté du roi de France, auraient privé celui-ci du bénéfice de la réconciliation. Mettre librement son épée au service de Henri III, donner pour base à l'entente un édit de large tolérance, de sage liberté, préluder à l'action commune contre la Ligue par la pacification entre les royalistes et les calvinistes, d'où naîtrait logiquement, au profit des deux rois et pour le bien du pays, un nouveau et puissant parti de la couronne, telles avaient toujours été les vues hautement avouées du roi de Navarre. Après la journée des Barricades, il s'attacha plus que jamais à les faire prévaloir.

Vers la fin du mois de mai, répondant à une lettre pressante d'Eléonore de Bourbon-Vendôme, sœur du feu roi Antoine et abbesse de Fontevrault, qui le priait de se soumettre à la fois à l'Eglise et au roi de France, il découvrait sa pensée discrètement, tout en dénonçant l'hypocrisie des meneurs de la Ligue. Cette confidence d'un roi politique et guerrier à une femme vénérable est d'une beauté d'expression que nul commentaire ne saurait rendre: «Ma tante, disait Henri, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez; mais vous savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne dois me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller; connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion qu'on en veut, mais à l'Etat, ainsi que vous peut assez témoigner ce qui est naguère advenu à Paris, et l'entreprise que la Ligue a voulu, ces jours passés, faire sur le roi, qui est plus catholique que pas un d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne manquent jamais de prétexte; et quant à moi aussi, je ne m'arrête point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui connaît la justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins des méchants. Celui qui donne et conserve les couronnes, conservera, s'il lui plaît, à notre roi celle qu'il lui a donnée. Il faut se résoudre à sa volonté et obéir à ses jugements...» Et dans une lettre d'un tout autre caractère, mais sur le même sujet, adressée, le mois suivant, au vicomte d'Aubeterre, officier au service de Henri III, le roi de Navarre indiquait avec une incomparable droiture de sens le but où devaient tendre, selon lui, et sa politique et celle de Henri III: «...Encore il y a remède (à la situation), pourvu que le roi soit fidèlement servi de ses bons sujets et qu'ils fassent leur devoir. C'est maintenant la saison où on connaîtra les bons Français. De ma part, je n'ai autre désir que d'employer tout ce qui est en mon pouvoir et ma personne...»

Ce n'étaient ni la crainte ni le désarroi de ses affaires qui dictaient des déclarations semblables au roi de Navarre; car les démêlés survenus entre les royalistes et la Ligue avaient donné une nouvelle vigueur aux revendications de son parti et démontré à beaucoup de «bons Français» le danger qu'il y avait à seconder les entreprises des princes de la Maison de Lorraine. A la vérité, Henri III n'avait pas encore signé l'édit d'union ni confié le commandement général de son armée au duc de Guise; et la sentence de proscription contre le roi de Navarre ne fut rendue par les Etats de Blois que quatre mois plus tard; mais que Henri prévît ou non ces conséquences,—et il pouvait sans beaucoup de peine les prévoir, connaissant ses adversaires,—il devait compter sur la logique des choses, sur la lumière qui se dégagerait des faits, sur le sentiment de la conservation, qui, tôt ou tard, jetterait le roi de France dans ses bras, pourvu qu'ils fussent bien armés et capables de dompter la Ligue. Il lui fallait à la fois prouver sa force et attester, avec une inébranlable constance, son dessein de faire cause commune avec Henri III.

Sa ligne de conduite ainsi tracée conformément au devoir et à l'intérêt bien entendu, aucun événement ne put l'en faire dévier, et plus d'un vint lui démontrer la sagesse de ses résolutions. Telle fut, par exemple, au mois d'août, la destruction de «l'invincible Armada», cette flotte immense sous l'effort de laquelle Philippe II avait rêvé d'anéantir la puissance de l'Angleterre, et que la Ligue accompagnait de ses vœux, attendant les plus heureux contre-coups de sa victoire. Ce désastre, en paralysant pour quelque temps l'Espagne, privait les ligueurs du seul point d'appui important qu'ils eussent à l'étranger. L'aspect général des affaires du parti calviniste inspirait, du reste, à ses chefs plus de confiance qu'elle ne leur causait d'inquiétude. Au moment où l'édit d'union les menaçait d'une nouvelle et implacable guerre, presque à l'heure où périssait l'Armada, Lesdiguières, chef des calvinistes en Dauphiné, signait avec La Valette, frère aîné du duc d'Epernon et lieutenant du roi, un traité d'alliance défensive et offensive contre tous ceux qui entreraient en armes dans cette province, convention qui réduisait à l'impuissance l'armée dont Mayenne avait reçu le commandement. Le duc d'Epernon, qui ne fut pas étranger à ce traité, était entré lui-même en lutte contre la Ligue, à propos de son gouvernement d'Angoulême, dont le roi, sollicité par les Guises, l'avait dépouillé, mais dont il n'entendait pas se dessaisir, et cet incident pouvait déconcerter plus d'une entreprise des ligueurs dans l'Angoumois et les provinces voisines. La Guienne, la Gascogne et le Béarn n'étaient pas des pays où la Ligue, mal vue de Matignon, pût aisément s'étendre. Dans le Languedoc, Henri pouvait compter sur Montmorency. Enfin il tenait lui-même la Saintonge et ne manquait pas de ressources en Poitou. Accroître ces ressources, grossir ses troupes de façon à contenir l'armée du duc de Nevers qu'il allait avoir sur les bras, se donner ainsi le loisir d'attendre que Henri III lui revînt, éclairé par les événements et pressé par la nécessité, c'était l'œuvre à laquelle il devait s'employer avant tout. Il l'entreprit avec son activité habituelle.

Il entretenait une correspondance suivie avec ses négociateurs auprès de la reine d'Angleterre et des princes protestants d'Allemagne, dont il espérait obtenir de nouveaux secours en hommes et en argent. En même temps, il convoquait, de toutes parts, ses partisans disséminés, et les priait, avec une héroïque gaîté, comme dans la lettre suivante adressée au baron d'Entraigues, de venir se mettre, eux et leur fortune, au service de sa cause: «Dieu aidant, j'espère que vous êtes, à l'heure qu'il est, rétabli de la blessure que vous reçûtes à Coutras... Sans doute, vous n'aurez manqué, ainsi que vous l'avez annoncé à Mornay, de vendre vos bois, et ils auront produit quelques mille pistoles. Si ce est, ne faites faute de m'en apporter tout ce que vous pourrez. Je ne sais quand, ni d'où, si jamais je pourrai vous les rendre, mais je vous promets force honneur et gloire, et argent n'est pas pâture pour des gentilshommes comme vous et moi.»

A travers ces grandes ou petites négociations, il se tenait constamment en haleine, lui et ses troupes, courant de place en place, reprenant, au mois de juillet, ce délicieux Marans si éloquemment vanté à la comtesse de Gramont et qu'il n'avait pu ressaisir pendant l'hiver, et gagnant, d'une chevauchée à l'autre, nombre de forts et de villettes, surtout Beauvoir-sur-Mer, château puissamment fortifié par le duc de Mercœur.

Les délibérations des Etats-Généraux réunis à Blois, le 16 octobre, ne tardèrent pas à prouver au roi de Navarre, comme à tous les esprits attentifs, que l'accord était précaire entre le roi de France et le duc de Guise. Nous n'avons à retenir de ces assises que deux faits principaux. Dans la séance royale, Henri III prononça un discours qui tout à la fois amnistiait la Ligue dans le passé et la condamnait dans l'avenir. Il se déclarait prêt à jurer l'édit d'union et entendait que les Etats le jurassent avec lui, mais il proclamait que dorénavant les associations, pratiques, menées, levées d'hommes et d'argent seraient considérées par lui comme autant de crimes de lèse-majesté: c'était incriminer et interdire l'existence même de la Ligue. Les Guises sentirent le coup, et s'efforcèrent de prendre leur revanche dans les délibérations suivantes. Ils l'obtinrent des Etats, au mois de novembre, par la proclamation de la déchéance du roi de Navarre, en tant qu'héritier présomptif de la couronne de France. Cette résolution, à laquelle les Etats eussent logiquement abouti en suivant la pente des choses, sous l'influence des Guises qui les dominaient, fut provoquée par une requête des députés calvinistes réunis à La Rochelle, sous la présidence du roi de Navarre, et par laquelle ils demandaient qu'on leur accordât la liberté de conscience, selon l'édit de janvier 1562, la restitution de leurs biens saisis et la réunion d'un concile général libre, promettant de se soumettre à ses décisions. Les calvinistes déclaraient que si leur requête était repoussée, ils ne reconnaîtraient pas la légitimité de l'assemblée des Etats. «La demande du concile, dit Mézeray, était mise en avant, à l'instance du roi de Navarre, qui désirait, par cet expédient, faire connaître aux catholiques qu'il n'était point ennemi mortel de leur religion, ni si opiniâtre dans la sienne qu'on leur avait persuadé: ce qu'il tâcha d'insinuer dans les esprits, par un livre, en forme d'avertissement aux Etats, dont les termes étaient fort recherchés et tout le discours conduit avec beaucoup de circonspection. Mais, en des matières si chatouilleuses, le milieu étant bien souvent plus dangereux que les extrémités, d'autant qu'en tâchant de complaire à l'un et l'autre des deux partis, on les offense tous les deux, ce moyen redoubla plus fort les soupçons des consistoriaux et donna sujet à la Ligue de procéder avec plus d'animosité contre lui.» Le Père Daniel, parlant du même écrit, donne la raison de son insuccès parmi les députés des Etats: «Le roi de Navarre avait affaire à des gens qui, pour la plupart, appréhendaient plus sa conversion qu'ils ne la souhaitaient». Henri avait donc contre lui dans cette circonstance tous les ligueurs de parti pris et tous les protestants fanatiques. Ce fut à vaincre et à conquérir ces deux sortes d'adversaires qu'il employa ses efforts et son génie, et mérita une gloire immortelle.

«La condamnation du roi de Navarre, dit Palma Cayet, se traita par toutes les trois chambres (clergé, noblesse, tiers-état). Douze de chacune chambre furent députés vers S. M. pour lui faire entendre leur résolution et lui dire qu'ils avaient avisé que le roi de Navarre serait déclaré hérétique, chef d'iceux, relaps, excommunié, indigne de toute succession, couronne, royauté et gouvernement.» Il faut rendre cette justice à Henri III, qu'il opposa une vive résistance à l'exorbitante prétention de la Ligue. Il voulut, en présence des députés, faire discuter leur requête par son procureur général Jacques de La Guesle, «lequel, ajoute Favyn, par une grave et judicieuse remontrance, montra l'impertinence de cette proposition». En définitive, le roi sacrifia ou parut sacrifier son beau-frère.

Pendant que les Etats de Blois disposaient de l'autorité royale, pour le présent et pour l'avenir, le roi de Navarre était obligé, de son côté, de livrer bataille à ses partisans, dans cette assemblée de La Rochelle dont nous venons de parler. Au milieu de leurs revendications factieuses, les Etats de Blois eurent de légitimes velléités de réforme politique et administrative, et, par une remarquable coïncidence, les députés calvinistes réunis à La Rochelle firent entendre des réclamations et des critiques analogues à celles dont les Etats eurent à s'occuper. Il y avait dans les esprits, à ce moment, comme une vague tendance à contrôler et limiter les actes du pouvoir royal, et à regagner le terrain perdu, pour les libertés anciennes, pendant quarante ans d'arbitraire, de favoritisme et de guerre civile. Mézeray, dans sa grande Histoire, nous a laissé sur cette crise une page d'autant meilleure à reproduire ici, qu'elle donne la physionomie de l'assemblée de La Rochelle.