—Tonnerre! je ne vois plus clair.... mais quand ce serait le pape, il y passerait.

Il porta la main à la poche de son pantalon, en tira un de ces grands compas de fer dont se servent les menuisiers, et l’ouvrit par un mouvement rapide. Il le saisit alors par le milieu et se trouva ainsi armé d’une espèce de stylet à deux pointes qu’il brandit d’un air menaçant.

A cette vue, Marillac fit deux pas en arrière, passa la cravache dans la main gauche, et s’armant, de son côté, de son poignard corse, se mit en position de défense.

—L’ami, dit-il d’un air délibéré, mon aiguille est plus courte que la vôtre; mais elle pique mieux. Si vous faites un pas sur moi, si vous levez la main, je vous saigne comme un marcassin.

En voyant la ferme attitude de l’artiste, dont la taille carrée dans sa petitesse semblait annoncer une vigueur peu commune, et à qui ses moustaches et ses yeux brillants donnaient en ce moment un air assez formidable; en remarquant surtout la lame large et tranchante du poignard, Lambernier s’arrêta.

—Eh! tron de l’air, s’écria Marillac qui s’aperçut que sa bonne contenance produisait son effet, vous êtes Provençal; mais moi je suis Gascon. Vous avez la main prompte, camarade...

—Mais, tron dé diou! c’est bien vous qui avez la main prompte: vous m’assassinez de coups de fouet comme si j’étais votre cheval... vous m’avez crevé un œil. Est-ce que vous vous imaginez que j’ai mon pain cuit comme vous et que je n’ai à faire qu’à enjôler les filles? J’ai besoin de mes yeux pour travailler, mille noms de nom! Parce que vous êtes un bourgeois et moi un ouvrier...

—Je ne suis pas plus bourgeois que vous, reprit l’artiste, assez content au fond de voir la furie de son adversaire s’exhaler ainsi en paroles, et son attitude perdre son caractère menaçant; rengainez votre compas et allez à votre ouvrage.—Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poche deux écus de cinq francs. Vous avez été un peu rustre, et moi un peu vif. Allez vous laver les yeux avec un verre de vin: il n’y a pas d’enflure qui tienne là-contre.

Lambernier fronça les sourcils et les abaissa sur ses yeux, qui dardèrent un regard haineux et méchant. Il hésita un instant comme s’il eût discuté en lui-même ce qu’il devait faire et pesé les chances de succès en cas de décision hostile. Après quelques secondes de réflexion, la prudence l’emporta sur la colère. Il ferma son compas et le remit dans sa poche. Mais il repoussa l’argent qui lui était offert.

—Vous êtes généreux, dit-il avec un sourire amer: cinq francs par coup de cravache? Je connais bien des gens qui tendraient la joue douze heures par jour à ce prix. Mais je ne suis pas de ce métier-là. Je ne demande rien à personne. Je me suis battu en juillet.