—Vous êtes un drôle bien insolent, s’écria-t-il en faisant sonner sa voix de basse-taille; passez votre chemin.

—Il n’y a pas de chemin, répondit l’ouvrier d’un ton qui justifiait l’épithète dont il avait été gratifié; nous sommes sur le communal, et j’ai le droit d’y être tout comme vous.

—Si tu ne tournes pas les talons sur-le-champ, reprit l’artiste qui devint rouge de colère, je te coupe la figure en deux.

—Ce sont les pommes qu’on coupe en deux, dit Lambernier en ricanant et en avançant la tête d’un air de bravade.—Ma figure se fiche de votre fouet comme d’un goupillon; parce que vous êtes un monsieur, et moi un ouvrier, ne croyez-vous pas me faire peur? je me fiche d’un bourgeois comme....

Cette fois il n’eut pas le temps d’achever sa comparaison; un coup de cravache qui lui sangla le visage, de l’oreille droite au bout du nez, lui coupa la parole et le fit malgré lui reculer de deux pas.

—Tron de l’air! s’écria-t-il d’une voix semblable à un hurlement; parce que vous êtes un monsieur!.... Que je perde mon nom si je ne vous rabote pas sur toutes les coutures!

Il jeta sur l’herbe sa veste et son chapeau, cracha dans ses mains qu’il frotta l’une contre l’autre, et prit la position d’un athlète qui se dispose à boxer.

A cette démonstration menaçante, Mlle Gobillot, qui s’était levée, toute violette d’émotion, poussa deux ou trois cris inarticulés; mais, au lieu de se jeter entre les combattants, comme les Sabines, elle se mit à courir à toutes jambes sur la pelouse. Bientôt elle disparut à travers les arbres, à l’imitation d’Angélique lorsque cette belle Circassienne laissa Roland et Ferragus s’escrimer en son honneur, au milieu de la forêt des Ardennes.

Quoique les armes des deux adversaires ne fussent pas, en apparence, de nature à ensanglanter le gazon, leur contenance avait quelque chose de martial qui eût fait honneur à d’antiques paladins. Lambernier, écrasé sur ses jambes, d’après toutes les règles de l’art du pugilat, et les poings à hauteur des épaules, avait une vague ressemblance avec un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. L’artiste, de son côté, le haut du corps jeté en arrière, le jarret tendu, le menton enfoncé jusqu’à la moustache dans le collet fourré de sa redingote, et la cravache baissée, suivait, d’un œil assuré, tous les mouvements de son adversaire. Au moment où il le vit marcher sur lui le poing en avant, il leva le bras, de son côté, et lui appliqua du côté gauche un second coup de cravache si vigoureusement appuyé, que l’ouvrier battit de nouveau en retraite en se frottant les yeux et en beuglant.