—Madame désire parler à monsieur, dit un domestique qui vint l’interrompre au milieu de sa phrase.
—Dolce, soave amor, roucoula entre ses dents l’artiste, tandis qu’il se rendait à l’invitation de la maîtresse de la maison, en cherchant à poser dans sa tête le point d’orgue qu’il regardait comme un des plus beaux fleurons de sa couronne musicale.
Tout le monde s’étant assis, Mme de Bergenheim se mit au piano, derrière lequel Marillac s’était déjà posté. L’artiste choisit une des partitions, l’ouvrit sur le pupitre, y fit les cornes préliminaires pour n’être pas arrêté, au moment de l’exécution, par quelque feuillet récalcitrant, toussa en basse-taille, se posa de manière à présenter à l’auditoire le côté de sa tête où il pensait que sa coiffure moyen âge produisait le plus bel effet, et jeta un signe d’intelligence à Gerfaut, toujours sombre et isolé, à l’angle de la cheminée.
—Nous abusons beaucoup de votre complaisance, monsieur, dit à celui-ci Mme de Bergenheim, lorsqu’il se fut rendu à cette muette invitation; et, tout en essayant quelques accords, elle leva sur lui ses grands yeux bruns. C’était le premier regard qu’elle lui accordait de la journée; soit accès de coquetterie, soit que la tristesse de son amant lui eût amolli le cœur, soit qu’elle-même éprouvât un remords de la dureté extrême de son billet de la veille, on doit avouer que l’expression de ce regard n’avait rien de très décourageant.
Octave s’inclina et prononça quelques mots aussi froidement polis que s’il eût parlé à une femme de soixante ans, sans que ses yeux répondissent au rayon humide qui les avait doucement interrogés.
Mme de Bergenheim baissa la tête en essayant un sourire de dédain et frappa brusquement la première mesure du duo.
Le concert commença. Gerfaut avait une voix de ténor douce et vibrante; il la conduisait habilement, esquivant les passages périlleux, tournant les difficultés qu’il jugeait au-dessus de son talent d’exécution, chantant, en un mot, avec la prudence d’un amateur qui ne peut pas consacrer quatre heures par jour à filer des sons et à couler des gammes chromatiques. Il dit son solo avec une simplicité voisine de la négligence et remplaça même, par une tenue plus que modeste, le trait assez compliqué de la fin.
Clémence, pour laquelle il avait quelquefois chanté en y mettant plus de son âme, vit avec dépit cette affectation d’insouciance, car il est telle disposition d’esprit où tout devient froissement. Il lui parut que, chez elle, dans son salon, Octave aurait dû faire plus de frais par égard pour elle-même, et quel que fût d’ailleurs leur débat particulier; elle se trouva blessée dans la considération qui lui était due et à laquelle de nombreux hommages l’avaient habituée. Elle enregistra donc ce nouveau grief dans l’interminable livre en partie double qu’une femme consacre toujours aux moindres actions de l’homme qui lui fait la cour.
Marillac, au contraire, sut beaucoup de gré à son ami de cette froideur d’exécution, car il y vit un moyen de briller à ses dépens. Quelle que fût sa dose de vanité, la supériorité d’Octave était trop incontestable pour qu’il ne saisît pas avec empressement l’occasion de le primer. Il commença donc son solo è il ciel per noi sereno, avec une tension de larynx inaccoutumée, accentuant aussi énergiquement qu’un Calabrais, et mugissant ses notes graves comme s’il eût chanté dans un tonneau. Sauf quelque chose d’inégal et de décousu dont les chanteurs de salon se préservent difficilement, il ne se tira pas trop mal de la première partie. Arrivé au point d’orgue final, il remplit d’air sa poitrine, comme s’il eût été chargé de mettre en mouvement tous les moulins à vent de Montmartre, et se lança en avant avec une majestueuse furie; les quarante premières notes, sans ressembler aux perles de Mlle Grisi, gravirent de bas en haut et roulèrent de haut en bas sans accident notable; mais, aux derniers degrés de la descente, la respiration et la voix manquèrent à la fois au chanteur; le la faiblit, le sol fut étranglé, le fa ressembla au bourdonnement d’un hanneton, le mi, absent!
Le point d’orgue à la Zuchelli eut l’air d’un de ces gothiques escaliers qui à l’étage supérieur offrent une conservation presque complète, mais dont la base, fauchée par le temps, laisse une solution de continuité entre le sol et la dernière marche.