Mme de Bergenheim, attendant la conclusion de cette périlleuse roulade, ne songea pas à frapper l’accord final; le seul son qui se fit entendre fut le bruissement de la barbe du dilettante, dont le menton était allé vainement chercher de la voix dans les profondeurs de son col de satin, accompagné de l’applaudissement bénévole d’une vieille dame sourde qui avait jugé le mérite de l’exécution d’après les contorsions désespérées de l’exécutant.
—Maudite charlotte russe! grommela l’artiste, la figure aussi rouge qu’un homard.
Le reste du duo s’acheva sans nouvel incident, à la satisfaction générale.
—Madame, votre piano est un demi-ton plus bas que le diapason, dit le basso, avec un accent de reproche, après avoir comparé l’instrument régulateur au la du clavier.
—C’est vrai, répondit Clémence, qui ne put retenir un sourire; j’ai si peu de voix que je suis obligée de faire accorder mon piano pour moi. Vous pouvez bien me pardonner mon égoïsme, car vous avez chanté comme un ange.
Marillac s’inclina, consolé à demi par ce compliment, mais pensant en lui-même que le premier devoir d’une maîtresse de maison était d’avoir un piano qui fût au ton, et de ne pas exposer une basse à compromettre son contre-mi devant quarante auditeurs.
—Madame, puis-je encore vous être utile? demanda de son côté Gerfaut, qui se pencha vers Mme de Bergenheim avec le plus froid de tous les sourires.
—Je craindrais de lasser votre amabilité, monsieur, répondit-elle d’une voix dont la sécheresse polie laissait percer un mécontentement secret.
Le poète la salua en silence et s’éloigna.