Clémence alors, à la prière générale, chanta une romance avec plus de goût que d’éclat, avec plus de méthode que d’expression. Il semblait que les manières glaciales d’Octave réagissaient sur elle en dépit de ses efforts pour se maintenir au ton d’enjouement qu’elle avait affecté d’abord. Insensiblement une singulière oppression serra sa poitrine et voilà son organe; une ou deux fois elle craignit que la voix ne lui manquât. Quand elle eut fini, les compliments et les applaudissements dont elle fut accablée lui parurent si insupportables qu’elle réprima avec peine l’envie de s’y soustraire. Tout en s’indignant de sa faiblesse, elle ne put s’empêcher de jeter un regard du côté d’Octave; mais elle ne rencontra pas les yeux de son amant, alors occupé à causer avec Aline. Elle se trouva en ce moment si seule et si délaissée, pour cet unique regard qu’elle n’obtenait pas, qu’une larme de dépit roula sous ses paupières.
—J’ai eu tort peut-être de lui écrire ainsi, pensa-t-elle; mais s’il m’aimait, se résignerait-il aussi vite à m’obéir?
Une femme dans un salon ressemble au soldat sur la brèche; l’abnégation est le premier de ses devoirs: quelle que soit sa souffrance, elle doit montrer à la douleur le front serein que présente le guerrier au danger, et tomber, s’il le faut, sur place, la mort dans le cœur, le sourire aux lèvres. Pour obéir à cette loi du monde, Mme de Bergenheim se remit au piano, après une courte interruption, afin d’accompagner les trois ou quatre jeunes filles qui vinrent, selon l’usage, improviser chacune à leur tour l’air qu’on leur serinait depuis six mois. Marillac, qui prudemment était allé à la salle à manger corroborer son creux d’un verre de rhum, répara dans le trio de la Dame blanche son petit échec, et tout alla pour le mieux. Enfin, pour clôture de ce concert, et que le ciel vous préserve de toute exécution de ce genre! Aline fut amenée au piano par son frère, qui, comme tous les anti-artistes, ne comprenait pas qu’on apprît la musique pendant plusieurs années, sinon pour faire état de sa science. Christian d’ailleurs aimait beaucoup sa sœur et était d’autant plus émerveillé de son talent qu’il possédait lui-même la basse-taille la plus discordante du département. La pauvre enfant, dont toute l’assurance avait disparu, chanta donc d’une petite voix fraîche, tremblante et un peu fausse, une romance de sa pension, revue et corrigée comme les éditions ad usum delphini. Le mot amour y était remplacé à l’hémistiche par celui d’amitié, et pour réparer la légère faute de prosodie, la syllabe surabondante se fondait en un hiatus qui eût fait dresser les cheveux à la perruque blonde de Boileau. Mais le Sacré-Cœur a un système de versification à part, dans lequel, plutôt que de laisser passer une expression dangereuse, la vertu tord le cou à la poésie.
Cet échantillon de musique sacrécordiale fut le bouquet du concert; ensuite on dansa, et Gerfaut vint inviter Aline. Soit qu’il voulût combattre son humeur noire, soit par cette bonté d’âme qui comprend les émotions des autres et y compatit, il se mit à parler avec un empressement affectueux à la jeune fille, toute rouge encore de son succès. Parmi tous ses talents, Octave possédait à un éminent degré l’art de moduler sa conversation d’après la position, l’âge ou le caractère de ses interlocuteurs et selon le but auquel il voulait arriver. A la différence de la plupart des artistes qui apportent dans le monde les préoccupations du cabinet et y conservent une individualité habituellement plus excentrique qu’élégante, il était dans un salon homme de salon avant tout. Profond avec les gens sérieux, d’un dévergondage princier en compagnie de viveurs, poli comme un chevalier de l’ancien régime à l’égard des douairières, tour à tour insinuant, galant ou ironique auprès des belles dames, pour qui nul autre ne savait confire dans un sirop plus parfumé de plus vertes impertinences, il possédait à l’usage des jeunes demoiselles une sorte de jargon bénin et réservé, honnête et candide, auquel la mère la plus austère n’eût pu trouver mot à reprendre. Le poète légèrement immoral, le dramaturge qui faisait ruisseler dans ses pièces l’inceste et l’adultère, rencontrait dans ces occurrences des expressions moitié lait, moitié miel, eau bénite au besoin, que savouraient sans le moindre effarouchement les plus jolies innocences de quinze ans.
Aline écoutait avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler les paroles de son danseur; l’élasticité de ses pas, une sorte de frémissement général qui la faisait ressembler à une fleur bercée par la brise, la poésie qu’une émotion intérieure communiquait à la grâce naïve de sa pose, révélait le charme que goûtait son âme à cet entretien. Ses yeux, chaque fois qu’ils rencontraient le regard pénétrant d’Octave, se baissaient par un instinct de pudeur; mais dans ces moments-là leur éclat semblait redoubler sous leurs paupières à demi fermées. Chaque parole, même indifférente, résonnait à ses oreilles, douce et mélodieuse; chaque contact de main lui paraissait une pression. A seize ans, le sexe est un complice si puissant de tous les sentiments qui surgissent au cœur d’une jeune fille! Dans cette période de l’adolescence comprise entre le voile blanc de la première communion et la blanche corbeille du mariage, un vague désir, un confus pressentiment du mot réel de la vie, une attraction invincible vers l’aimant ignoré, donnent quelquefois aux plus ingénues de ces enfants quelque chose de l’enivrement d’Érigone.
En remarquant l’épanouissement dont chaque mot sorti de sa bouche embellissait cette rose fraîche et innocente, Gerfaut éprouva un sentiment involontaire de mélancolie.
—Elle m’aimerait, pensa-t-il, comme je veux être aimé, de toute sa pensée, de tout son désir, de toute son âme. Pour elle, je serais la flamme qui embrase et le soleil qui féconde; elle s’agenouillerait devant mon amour comme devant un autel, tandis que cette coquette...
Il se tourna du côté de Mme de Bergenheim qui dansait avec Marillac, et rencontra son regard fixé sur lui. Le coup d’œil qu’il reçut fut rapide, mécontent et impérieux. Il signifiait clairement: je vous défends de parler ainsi à votre danseuse.
Pour le moment, Octave n’était pas plus disposé à l’obéissance que ne le fut Mme Vertbois en pareil cas. Après avoir promené ses yeux sur la contredanse, comme si le hasard seul lui avait fait rencontrer ceux de Clémence, il se retourna vers Aline pour laquelle il redoubla d’amabilité.
Un moment après, il reçut non pas directement, mais par l’intermédiaire de la glace, ce confident si souvent indiscret, un second coup d’œil plus sombre et plus menaçant que le premier.