A l’une ou à l’autre de ces remarques, un célibataire tombe forcément dans une philosophique rêverie qu’il ensevelit d’abord dans le plus profond de son cœur, mais qui finit par se révéler au dehors et percer dans ses moindres discours. Ce ne sont plus ces fanfaronnades de Lovelace, qui voulait attacher son échelle de soie à tous les balcons et placer ses pantoufles dans toutes les ruelles; ce n’est plus ce répertoire intarissable de plaisanteries surannées dont les garçons se croient le droit d’assassiner les maris; c’est au contraire un cataclysme de sentences dont la raison inaccoutumée surprend étrangement les amis sur qui n’a pas encore soufflé le vent du choléra conjugal; ce sont les charmes d’un intérieur et la paix du foyer domestique si préférables à l’existence aussi vide qu’agitée du monde; la douceur de trouver en rentrant chez soi un être qui soit à vous seul, à qui vous puissiez confier vos plaisirs et vos peines; la nécessité de remplacer par de nouveaux liens ceux que la mort brise autour de vous, de faire succéder les joies de la paternité aux soins de la tendresse filiale, et autres axiomes tous plus sages et plus vertueux l’un que l’autre, mais dont le sens véritable est qu’on se sent vieillir et qu’on reconnaît qu’il est temps de se marier.

Il faut faire une fin, disent les plus francs. Une fin! le mariage une fin pour le mari, lorsqu’il est un commencement pour la femme! Ah! vaisseaux démâtés! ah! bricks désemparés, vous aspirez au port? Mais pensez-vous que ces belles frégates, que ces corvettes gracieuses, qui dormaient au chantier tandis que vous voguiez au milieu des tempêtes, n’aient pas aussi quelque désir de cette mer que vous avez parcourue et dont vous êtes las? Croyez-vous, lorsque vous serez amarrés ensemble par des nœuds dorés et bénis, qu’il ne leur vienne jamais l’envie de vous laisser à l’ancre réparer vos avaries, et de s’élancer dans l’élégance de leur mâture, dans l’impatience de leurs voiles, dans la fraîcheur de leur carène, sur l’Océan qui brille, au soleil qui étincelle, à l’orage qui gronde, au combat qui tente et qui appelle?—Et remarquez-le bien, fort peu, parmi ces convertis à l’hymen, ont la raison de choisir quelque prudente demoiselle mûrie par la vertu de son célibat, comme ils sont étiolés par les folies du leur. Épouser une vieille fille! écoutez-les sur ce chapitre.—Ce que veulent ces David de quarante ans, ce sont de belles Sunamites qui rallument leur flamme près de s’éteindre; à ces âmes sans croyance il faut des vierges raphaéliques, à ces cœurs sans amour des Clémentine ou des Rébecca; il faut des vies fraîches et pures qui rayonnent sur ces existences traînées souvent par toutes les sentines du vice, comme la chaste clarté de la lune argente la surface des plus immondes marécages.

Si du moins ces hommes se rendaient justice; si les lumières d’une expérience chèrement acquise compensaient la précoce flétrissure de leur jeunesse, ils pourraient conserver l’influence vivifiante, sans laquelle le bonheur domestique est impossible. Mais il semble le plus souvent que le frottement des passions auxquelles ils se sont usés ait rouillé leur bon sens au lieu de le polir, émoussé leur intelligence loin de l’aiguiser. Insensibles aux nuances fines et multiples de l’organisation féminine, ils arrivent à ne plus comprendre que deux caractères: une vertu poussée jusqu’au rigorisme, ou une faiblesse qui permet tout. Entre ces deux extrêmes ils ne voient rien, ils ne devinent rien, et cependant toute la femme est là. Il en est peu parmi les moins dignes qui n’aient quelque qualité que pourrait développer une culture intelligente; il n’en est point parmi les plus sages qui, comme la statue de Nabuchodonosor, n’ait un peu d’argile mêlée aux métaux les plus précieux.

Les écueils où peuvent se briser les hommes qui se marient trop tôt ou trop tard sont innombrables. Notre profond respect pour le beau sexe nous empêche de retourner ici la médaille; mais, en mettant tout au mieux, en supposant que les torts n’existent jamais que d’un côté, et qu’à des procédés outrageants ou niais on n’oppose qu’une conduite irréprochable, est-il donc nécessaire qu’une femme soit coupable pour que l’harmonie d’un ménage soit détruite? Dans un duo, ne suffit-il pas que l’un des exécutants chante faux pour produire d’effroyables discords?

Il est une troisième classe de mariages de convenance qui semblerait devoir échapper aux dangers des deux autres, et à laquelle une plus grande conformité d’âge, d’éducation, de caractère même, promet en apparence un heureux avenir. Au premier rang de ces unions privilégiées on devait placer celle du baron Christian de Bergenheim et de Clémence de Corandeuil. Le vieil oncle le plus vétilleux, la douairière la plus formaliste n’auraient pu y découvrir le moindre prétexte à la critique. Ages, positions sociales, richesses, avantages physiques, tout paraissait assorti par un hasard aussi rare que heureux. Aussi Mlle de Corandeuil, qui avait pour sa nièce de très hautes prétentions, ne fit aucune objection en recevant les premières ouvertures. A cette époque, elle n’avait pas pour la famille de son futur neveu l’antipathie que déterminèrent ensuite plusieurs circonstances dont nous parlerons plus tard; les Bergenheim étaient alors à ses yeux des gentilshommes fort bien nés, et chevaux de Lorraine dans tout l’honneur du terme.

Une entrevue eut lieu à un bal de l’ambassadeur de Russie. M. de Bergenheim, officier d’ordonnance du ministre de la guerre, y vint en uniforme; pour lui c’était d’étiquette, car le ministre était présent; mais il y avait en même temps de sa part un petit calcul de vanité assez bien entendu, le frac d’officier d’état-major faisant ressortir avec avantage sa taille élevée et sa tournure athlétique. Christian était réellement un fort beau militaire; des moustaches et des sourcils d’une teinte plus claire que son visage un peu hâlé lui donnaient cet air martial qui ne déplaît jamais aux femmes. Clémence ne trouva aucune raison pour motiver un refus. La manière dont elle était élevée par sa tante ne la rendait pas assez heureuse pour qu’elle n’éprouvât pas souvent le désir de changer de position. Comme la plupart des demoiselles, elle consentit à devenir femme afin de ne pas rester fille; elle dit oui, pour ne pas dire non.

Quant à Christian, il s’éprit de sa femme ainsi que neuf officiers de cavalerie sur dix savent être amoureux, et il se montra parfaitement satisfait du sentiment qu’il obtint en retour de cette subite tendresse. Quelques succès auprès de ces belles pour qui une épaulette est une recommandation irrésistible lui avaient inspiré une confiance en lui-même dont la bonhomie faisait excuser la fatuité. Il se persuada qu’il plaisait beaucoup à Clémence, parce qu’elle-même lui plaisait infiniment. D’ailleurs, il ne lui serait jamais venu à l’esprit qu’un capitaine d’état-major, ayant trente ans, une belle figure, une moustache blonde formidable, cinq pieds huit pouces et un poignet capable d’abattre la tête d’un bœuf d’un coup de sabre, pût ne pas être aimé.

Il est des chanteurs avantageux qui ont la prétention de déchiffrer à livre ouvert; présentez-leur une partition de Glück: Je vous demande pardon, diront-ils, ma partie est écrite sur la clef d’ut, et je ne chante que la clef de sol. Combien de femmes sont écrites sur la clef d’ut! Combien d’hommes ne connaissent pas même la clef de sol! Pour son malheur, Bergenheim était de ce nombre. Après trois ans de mariage, il n’avait pas deviné le premier mot du caractère de Clémence. Au bout de quelques mois, il avait décidé en lui-même qu’elle était froide, pour ne pas dire insensible. Cette découverte, qui aurait pu blesser sa vanité, lui inspira au contraire un plus profond respect; plus insensiblement cette réserve agit sur lui-même, car l’amour est un feu dont la chaleur s’amortit faute d’aliment, et le refroidissement en est prompt quand la flamme a plus de surface que de profondeur, quand le corps aime plus que l’âme.

La révolution de 1830, en arrêtant la carrière militaire de Christian, vint ajouter des prétextes d’absence momentanée, de séparation matérielle à l’espèce de tiédeur qui existait déjà dans ses rapports avec sa femme. Après avoir donné sa démission, il fixa sa résidence dans son château des Vosges, pour lequel il partageait la prédilection héréditaire de sa famille. Son caractère se trouvait en parfaite harmonie avec ce séjour, car il eût été autrefois un type parfait de ces bons gentilshommes de province, médisant de la cour, faisant chez eux de la féodalité au petit pied, et ne quittant guère leurs terres que pour les convocations de l’arrière-ban. Mais il avait trop de générosité de cœur pour exiger que sa femme partageât, au même degré que lui, ses goûts de campagne et de retraite. La confiance sans bornes qu’il avait en elle, une loyauté qui ne lui permettait pas de supposer le mal et de le redouter d’avance, un caractère peu porté à la jalousie, lui firent laisser à Clémence la liberté la plus grande. La jeune femme vivait donc à son gré à Bergenheim, ou à Paris chez sa tante, sans qu’il fût jamais venu à l’esprit de son mari de concevoir l’ombre d’une inquiétude. Qu’aurait-il pu craindre, en effet? quel tort avait-elle à lui reprocher? N’était-il pas pour elle rempli de bontés et d’attentions? ne la laissait-il pas maîtresse de leur fortune, libre d’exécuter toutes ses volontés, de satisfaire ses moindres caprices? Il vivait donc, sur la foi du contrat de mariage, avec une confiance et une loyauté antiques. D’ailleurs, dans l’innocence de sa fatuité juvénile et militaire, un mari malheureux se présentait invariablement à son esprit sous l’aspect d’un vieillard portant perruque et ployé en deux comme Bartholo.

Dans l’opinion générale, Mme de Bergenheim était une femme heureuse, à qui la vertu devait être si facile, qu’on ne pouvait guère lui en attribuer le mérite. Le bonheur, selon le monde, c’est une loge à l’Opéra, un attelage élégant et un mari qui paye les mémoires sans sourciller. Avec cela et cent mille francs de diamants, une femme n’a pas le droit de rêver et de souffrir. Il est cependant de pauvres et tendres créatures qui étouffent dans ce bonheur comme sous les terribles chapes de plomb dont parle Dante: elles aspirent en pensée l’air vital et pur qu’un instinct fatal leur révèle; entre le devoir et le désir elles se débattent inquiètes et palpitantes; semblables à une colombe esclave, elles contemplent d’un triste regard la région défendue où planer serait si doux; car, en scellant une chaîne à leur pied, la loi n’a pas mis un bandeau sur leurs yeux, et la nature leur a donné des ailes; et si l’aile brise la chaîne, honte et malheur à elles! Le monde ne pardonne jamais au cœur qui entrevoit les félicités qu’il ignore; pour expiation d’une heure de paradis il a sa géhenne implacable comme les flammes éternelles.