—M. de Gerfaut m’a promis de passer au moins quinze jours ici, venait lui dire sa tante d’un ton moqueur.
—Gerfaut est réellement plein d’obligeance, lui disait à son tour son mari; il trouve étrange que je n’aie pas fait faire un arbre généalogique pour mettre dans le salon. Il prétend que c’est un complément indispensable à la collection de mes portraits de famille, et il veut absolument me rendre le service de s’en charger. Il paraît, à ce que dit ta tante, qu’il est fort instruit en blason. Croirais-tu qu’il a passé toute la matinée dans la bibliothèque à compulser des liasses de vieux titres? Je suis enchanté de cette circonstance, qui prolongera son séjour ici, car c’est un charmant garçon; libéral, mais gentilhomme au fond.—Marillac, qui a une écriture superbe, se charge de mettre au net le tableau et d’enluminer les écussons. Comprends-tu que nous ne puissions pas retrouver le blason de mon arrière-grand’mère de Cantelescar? Mais dis-moi, ma bonne amie, il me semble que tu ne te montres pas très aimable pour ton cousin Gerfaut?
A ce propos, ou à tout autre de même nature, Mme de Bergenheim cherchait à détourner la conversation; mais elle éprouvait alors pour son mari une antipathie voisine de l’aversion. Car le manque d’intelligence est un des défauts que les femmes pardonnent le moins; elles font volontiers un crime de la confiance qui s’endort sur la foi de leur honneur et de l’aveuglement qui ne devine pas chez elles la possibilité d’une chute.
—Regardez donc, Clémence, les jolis vers que M. de Gerfaut vient d’écrire dans mon album, lui disait à son tour Aline, qui, entre autres joies de vacances défendues au Sacré-Cœur, avait un portefeuille superbement relié en velours cramoisi, renfermant deux méchantes sépias, une aquarelle plus mauvaise et les vers en question. Elle nommait cela: mon album! comme elle appelait: mon journal! un petit cahier où, selon l’usage de beaucoup de jeunes demoiselles, elle consignait chaque soir le récit des grandes aventures de la journée. Depuis quelques jours, ce manuscrit prenait un développement qui menaçait d’atteindre la dimension des mémoires de Mme la duchesse d’Abrantès; mais si l’album était livré à l’admiration publique, personne n’avait vu le journal, et Justine elle-même n’avait pu découvrir, dans la chambre de la jeune pensionnaire, le sanctuaire qui renfermait ce mystérieux manuscrit.
Aline était encore plus mal accueillie que les autres; et Mme de Bergenheim ne dissimulait qu’avec peine l’humeur que lui causait le rayonnement dont s’éclairait la jolie figure de sa belle-sœur, chaque fois qu’il était question d’Octave. La conduite diplomatique de celui-ci porta donc ses fruits, et ses prévisions s’accomplirent avec une justesse qui prouvait l’infaillibilité de son calcul. Malgré la finesse de son esprit, Clémence n’évita pas l’espèce de coup de Jarnac dont son amant l’avait frappée. Une irritation sourde et nerveuse, une inquiétude pleine d’abattement et d’âcreté, vinrent joindre leur aiguillon aux autres émotions dont elle était sans cesse flagellée. Au milieu de tous ces sentiments contradictoires de crainte, de remords, de dépit, d’amour, de jalousie, la tête lui tournait parfois au point de ne plus savoir ce qu’elle voulait; elle se trouvait dans une de ces situations particulières aux femmes d’un caractère complexe et mobile, que toutes les sensations impressionnent, et qui passent avec une facilité extrême d’une idée à une autre entièrement opposée. Après avoir été effrayée outre mesure par la présence de son amant dans la maison de son mari, elle avait fini par s’y habituer, puis par se moquer de sa première frayeur.—En vérité, pensait-elle quelquefois, j’étais trop bonne de me tourmenter et de me rendre malade; je me manquais à moi-même en me défiant ainsi de moi, en voyant un danger où il n’y en a aucun. Ce n’est pas, sans doute, en griffonnant cet arbre généalogique qu’il espère se rendre fort redoutable. Si c’est pour cela qu’il a fait cent lieues, il ne méritait réellement pas d’être traité aussi sévèrement.—Puis, après s’être ainsi rassurée contre les périls de sa position, sans voir que craindre moins le danger, c’était s’enhardir à l’amour, elle passait à l’examen de la conduite de son amant.—Il paraît tout à fait résigné, se disait-elle; pas un mot depuis deux jours! pas un regard! Puisqu’il prend son parti si bien, il devrait, ce me semble, m’obéir tout à fait et partir; ou bien, s’il veut me désobéir, il pourrait y mettre une forme plus aimable. Car, enfin, sa manière d’être est presque de l’impolitesse; il devrait se rappeler au moins que je suis maîtresse de maison et qu’il est chez moi.—Je ne sais quel plaisir il peut trouver à la conversation de cette petite fille! Je gage que son seul but est de me contrarier! Il se trompe fort assurément, et cela m’est bien égal.—Mais Aline prend cela au sérieux! Elle est d’une coquetterie depuis qu’il est ici! Elle fait sa grande personne et sa charmante! Il est sûr que M. de Gerfaut se conduit fort mal en cherchant à tourner la tête de cette enfant.—Je voudrais bien savoir ce qu’il pourrait dire pour se justifier.
Ainsi, d’idée en idée, et par des conséquences fort logiques selon le cœur, si elles ne l’étaient pas selon l’esprit, elle arrivait inévitablement, à la fin de chaque réflexion, au point où son amant avait voulu l’amener. Le désir d’une explication avec lui, qu’elle n’osait s’avouer d’abord par un sentiment d’orgueil, prenait de jour en jour une intensité si grande qu’à la fin Octave lui-même ne pouvait désirer avec plus d’ardeur cet entretien. Depuis qu’elle se voyait sevrée de ces mille offrandes dont il lui avait fait une trop chère habitude, elle en sentait mieux le prix; la privation momentanée des délices de cette tendresse dangereuse, mais si douce, lui avait creusé dans l’âme un vide qui lui faisait pressentir quel néant deviendrait sa vie, si elle était condamnée désormais à l’isolement. Avec l’énergie particulière à la souffrance, elle regretta l’amour plus encore qu’elle ne l’avait goûté; comme on trouve le jour plus beau quand la nuit est venue. Maintenant qu’Octave semblait prêt à l’oublier, elle sentait qu’elle le chérissait avec une tendresse portée jusqu’à l’adoration. Elle se reprochait sa dureté envers lui, plus qu’elle ne s’était jamais reproché sa faiblesse. Il était des instants où son regret lui conseillait des démarches si imprudentes, de si téméraires folies, qu’elle s’effrayait de ses propres pensées. Son antipathie pour tout ce qui n’était pas lui s’augmentait à un tel degré, au milieu de cette irritation d’esprit, que les devoirs de famille les plus simples lui devenaient odieux et pénibles. Il semblait que toutes les personnes dont elle était entourée fussent autant d’ennemis qui la séparaient du bonheur; car le bonheur, c’était Octave; le bonheur, c’était d’entendre sa voix douce et pénétrante la bercer tout bas de ces mots enchantés qui savent les chemins du cœur; c’était de lire ses lettres, où la passion la plus enthousiaste empruntait des séductions nouvelles aux grâces d’un esprit aussi noble que fin; c’était de recevoir le baiser de son âme dans un de ses regards; et ce bonheur, paroles, lettres, regards, elle avait tout perdu!
Le soir du quatrième jour, elle trouva ce supplice au-dessus de ses forces.
J’en deviendrais folle, pensa-t-elle; demain je lui parlerai.
A peu près dans le même instant, Gerfaut se disait de son côté: Demain j’aurai un entretien avec elle. Ainsi, par une étrange sympathie, leurs deux cœurs semblaient s’entendre malgré leur séparation. Mais ce qui était entraînement irrésistible dans celui de Clémence n’était chez son amant qu’une détermination résultant d’un calcul pour ainsi dire mathématique. A l’aide de ce don de seconde vue que possèdent en amour les hommes intelligents, il avait suivi nuance à nuance les variations passionnées de l’âme de Mme de Bergenheim; sans qu’elle lui eût adressé un mot, et malgré le voile indifférent ou dédaigneux dont elle avait encore le courage de s’envelopper, il n’avait pas perdu une seule des souffrances éprouvées par elle depuis quatre jours. Maintenant il la jugeait assez abattue pour qu’il pût risquer une démarche jusque-là dangereuse; et avec l’égoïsme commun à tous les hommes, même aux mieux aimants, il espérait sa faiblesse de son chagrin.