Le lendemain était le jour d’une partie de chasse arrangée avec quelques voisins. Dès le matin Bergenheim et Marillac, suivis des piqueurs et de la meute, se mirent en route pour le lieu du rendez-vous, qui était le hêtre au pied duquel le tête-à-tête de l’artiste avait été si brutalement interrompu. Gerfaut refusa de se joindre à eux sous le prétexte d’un article à terminer pour la Revue de Paris, et resta seul avec les trois femmes. Dès que le dîner fut terminé, il se retira dans sa chambre afin de donner une apparence de vérité à l’excuse dont il s’était servi; mais, en réalité, pour se tenir prêt à saisir la première occasion favorable et la faire naître au besoin par une absence momentanée.
Il était occupé depuis quelque temps à tailler une plume, devant la fenêtre qui donnait sur le jardin, lorsqu’il aperçut à celle du rez-de-chaussée, directement au-dessous de lui, les deux pattes et le museau de Constance; puis le gros carlin tout entier sauta lourdement sur l’appui pour se chauffer au soleil.
—La duègne vient de rentrer dans son sanctuaire, pensa Gerfaut, qui savait qu’il était aussi impossible de voir Constance sans sa maîtresse, que saint Roch sans son chien.
Un instant après, il aperçut Justine et la femme de chambre de Mlle de Corandeuil détalant, bras dessus bras dessous, le long de l’allée de platanes, comme si elles fussent allées faire une promenade champêtre, leurs services étant inutiles pour le moment. Enfin, il n’avait pas écrit une demi-page, qu’il vit en face de la fenêtre Aline, un chapeau de paille sur la tête et un arrosoir à la main. Un domestique apporta un baquet plein d’eau près d’un massif de dahlias que la pensionnaire avait pris sous sa protection, et elle se mit à l’ouvrage avec le zèle particulier aux jeunes filles qui, dans leur besoin d’attachement, se font la monnaie d’une grande passion en petites tendresses de fleurs, de serins, de chats ou d’agneaux.
—Maintenant, dit Gerfaut, voyons si la place est abordable.—Et, fermant le secrétaire, il descendit à pas de loup.
Après avoir traversé le vestibule du rez-de-chaussée et ensuite une étroite galerie décorée de quelques tableaux médiocres, il se trouva devant la porte de la bibliothèque. Grâce à l’arbre généalogique qu’il s’était chargé d’extraire des nombreuses liasses de parchemin dont un rayon entier se trouvait encombré, il possédait une clef de cette chambre qui n’était pas habituellement ouverte. A force de sermons sur le danger de certaines lectures pour les jeunes personnes, Mlle de Corandeuil avait fait prévaloir ce système de clôture, destiné spécialement à préserver Aline de toute tentation d’ouvrir quelques-uns des romans que la vieille fille proscrivait en masse sur le titre seul, comme eût pu faire la gouvernante de don Quichotte.—En 1780 les demoiselles ne lisaient pas de romans.—Cela mettait fin à toute discussion et coupait court aux réclamations de la jeune pensionnaire, tenue exclusivement au régime de M. Le Ragois et de la géographie de Mentelle.
Sur une table, au milieu de la bibliothèque, étaient étalés les dictionnaires de Moréri, de d’Hozier, de Saint-Allais, de Corcelle, plusieurs dossiers de vieux titres et une grande feuille de papier de Hollande sur laquelle était commencée au crayon l’esquisse de l’arbre généalogique des Bergenheim. Au lieu de se mettre à l’œuvre, Gerfaut referma soigneusement la porte d’entrée et alla ensuite, en pressant un bouton, ouvrir une autre porte plus petite qu’on ne voyait pas d’abord. Des bandes de cuir ouvragé y figuraient des rayons de livres semblables à ceux qui couvraient les parois, et, pour la distinguer au premier coup d’œil du reste de la bibliothèque, il fallait être averti de son existence. Cette porte avait singulièrement attiré l’attention de Gerfaut la première fois qu’il l’avait remarquée. Après l’avoir ouverte avec précaution, il se trouva dans un étroit passage, au fond duquel, vis-à-vis de la fenêtre, un escalier en colimaçon conduisait à l’étage supérieur. Un chat qui espère surprendre une fauvette endormie ne marche pas avec plus de précaution qu’il ne le fit en montant cet escalier: à quelques pieds de lui seulement, il eût été impossible de distinguer le bruit de ses pas ou de sa respiration.
Le lieu où il se trouva quand il eut franchi la dernière marche était un cabinet rempli d’armoires, éclairé par une seule porte vitrée garnie d’un rideau de mousseline. Cette porte donnait dans un parloir qui séparait le salon de Mme de Bergenheim de sa chambre à coucher. L’unique fenêtre en face du cabinet et, vis-à-vis l’une de l’autre, les portes des deux chambres occupaient la presque totalité de la boiserie dont le reste était tendu d’une étoffe gris perle à dessins lilas. Les angles s’arrondissaient en petites niches remplies de fleurs rares qui embaumaient ce sanctuaire. Le parquet ne formait qu’une seule rosace où l’érable et le châtaignier, le citronnier et le palissandre nuançaient leurs incrustations d’un travail aussi fini que celui d’un meuble des magasins de Susse ou de Giroux. Un divan large et bas, couvert d’une étoffe semblable au reste de la tenture, occupait tout l’espace devant la fenêtre. C’était le seul meuble et il paraissait presque impossible d’introduire un fauteuil de plus.
Les persiennes, fermées avec soin, ainsi qu’un double rideau, laissaient pénétrer si peu de jour, qu’à travers la mousseline de la porte vitrée Octave eut besoin de s’habituer à cette obscurité avant de distinguer complètement Mme de Bergenheim. La baronne était couchée sur le divan, la tête tournée vers lui et un livre à la main. Il crut d’abord qu’elle dormait, mais bientôt il aperçut le rayonnement de ses yeux qui restaient fixés sur la corniche et semblaient lui faire les plus éloquentes confidences.
—Elle ne dort pas, elle ne lit pas, donc elle pense à moi, se dit-il par une déduction logique qui lui parut incontestable.