Après un moment de contemplation, voyant que la jeune femme restait immobile, Gerfaut essaya de tourner doucement le bouton, afin de faire son entrée le moins brusquement possible. Le pêne venait de glisser sans bruit dans la serrure, lorsque la porte du salon s’ouvrit tout à coup. Un large flot de lumière inonda le parquet et, sur le seuil du parloir, Aline parut son arrosoir à la main.

La jeune fille s’arrêta un instant, car elle crut que sa belle-sœur dormait; mais ayant rencontré dans la pénombre le regard étincelant de Clémence, elle entra et lui dit de sa voix fraîche et argentine:

—Toutes mes fleurs se portent bien; je viens arroser les vôtres.

Mme de Bergenheim ne répondit rien, et ses sourcils se contractèrent légèrement, tandis qu’elle suivait de l’œil la jolie jardinière qui s’était agenouillée devant un superbe datura. Ce symptôme presque imperceptible et l’expression un peu fauve du regard présageaient un orage. Quelques gouttes d’eau tombées de l’arrosoir sur le parquet lui servirent de prétexte, et Gerfaut, tout amoureux qu’il était, ne put s’empêcher de songer à la fable du loup accusant l’agneau de troubler son breuvage, lorsqu’il entendit la dame de ses pensées s’écrier d’un ton d’impatience:

—Laissez donc ces fleurs; elles n’ont pas besoin d’être arrosées. Vous ne voyez pas que vous abîmez le parquet? Aline se retourna, regarda un instant la grondeuse, puis, posant son arrosoir à terre, s’élança d’un bond sur le divan, comme un jeune chat qui vient de recevoir un coup de patte de sa mère et se croit suffisamment autorisé à jouer avec elle. A cette attaque imprévue, Mme de Bergenheim voulut se lever; mais, avant d’être sur son séant, elle fut renversée sur les coussins par la jeune fille qui s’était emparée de ses mains et la baisait sur les deux joues.

—Mon Dieu! que vous êtes méchante depuis quelques jours! dit Aline en serrant victorieusement les doigts de son adversaire, sur qui elle s’était presque assise.—Est-ce que vous voulez devenir comme votre tante? Vous ne faites que gronder maintenant. Que vous ai-je donc fait? Êtes-vous fâchée contre moi? Est-ce que vous ne m’aimez plus?

A cette interrogation faite avec un accent caressant, Clémence éprouva une espèce de remords du sentiment de jalousie qu’elle ne pouvait vaincre. Pour l’expier, elle baisa sa belle-sœur au front avec une apparence d’affection dont celle-ci fut satisfaite.

—Qu’est-ce que vous lisez là? dit la jeune fille en ramassant le livre qui, pendant leur lutte, était tombé sur le parquet. Notre-Dame de Paris; que ça doit être intéressant! Voulez-vous me le laisser lire? Oh! voulez-vous? dites-moi!