—Vous savez bien que ma tante défend que vous lisiez des romans.

—C’est pour me chagriner, et pas pour autre chose. Est-ce que vous trouvez qu’elle a raison? Il faut donc que je reste une sotte et que je passe ma vie à lire de l’histoire et de la géographie. Comme si je ne savais pas que Louis XIII était le fils de Henri IV, et qu’il y a en France quatre-vingt-six départements.—Vous lisez bien des romans, vous. Le feriez-vous si c’était mal?

Sans vouloir s’engager dans une de ces controverses que le bon sens extrêmement logique des enfants rend toujours difficiles, Clémence répondit d’une voix un peu impérative qui devait mettre fin à la discussion:

—Quand vous serez mariée, vous ferez ce que vous voudrez. Jusque-là, il faut vous en rapporter, pour votre éducation, aux personnes qui s’intéressent à vous.

—Toutes mes amies, répondit Aline d’un ton boudeur, ont des parents qui s’intéressent à elles au moins autant que votre tante à moi, et on ne les empêche pas de lire.—Voilà Claire de Saponay qui a lu tout Walter Scott, Maleck-Adel, Eugénie et Mathilde... que sais-je!... Gessner. Mlle de Lafayette.—Enfin, elle a tout lu... Moi, on m’a laissé lire Numa Pompilius et Paul et Virginie.—A seize ans, si cela n’est pas ridicule!

—Allons, ne vous fâchez pas et allez à la bibliothèque prendre un roman de Walter Scott; mais que ma tante n’en sache rien au moins.

A cet acte de capitulation par lequel Mme de Bergenheim voulut probablement réparer sa maussaderie précédente, Aline, toute joyeuse, ne fit qu’un saut jusqu’à la porte vitrée. Gerfaut eut à peine le temps de quitter son poste d’observation et de se jeter entre deux armoires où il se cacha de son mieux sous un manteau qui y était suspendu. Mais la jeune fille, sans faire attention à une paire de jambes qui ne se trouvaient que fort imparfaitement dissimulées, sauta l’escalier du haut en bas plutôt qu’elle ne le descendit, et remonta un moment après en fredonnant, les deux précieux volumes à la main.

Waverley, ou l’Écosse il y a soixante ans, dit-elle en lisant le titre entier par anticipation de jouissance. J’ai pris le premier parce que vous me les prêterez tous l’un après l’autre, n’est-ce pas? Claire dit bien qu’une demoiselle peut lire Walter Scott, et que c’est très joli.

—Nous verrons, si vous êtes sage, répondit Clémence en souriant; mais surtout ne laissez pas voir ces livres à ma tante: car c’est moi qui serais grondée.