La valse commença. Clémence jouant le chant et Octave la basse, deux mains restaient inoccupées, celles-là précisément qui étaient voisines l’une de l’autre. Or que peuvent faire deux mains inoccupées et voisines, quand l’une appartient à un homme hardiment amoureux, l’autre à une jeune femme qui, ayant depuis longtemps maltraité son amant, se trouve au bout de sa sévérité? Avant la fin de la première reprise, les doigts blancs et effilés de la clef de sol furent en prison dans ceux de la clef de fa, sans que cela fît le moindre tort à l’effet du morceau, car la vieille tante dormait toujours.
Un moment après, la bouche d’Octave se colla sur cette main un peu tremblante, comme s’il eût voulu en imbiber de son âme la peau tiède et parfumée. Deux fois la baronne essaya de se dégager, car elle sentait le frisson de cette caresse circuler dans ses veines, deux fois la force lui manqua, et sa tentative finit par se changer en une pression contre les lèvres tenaces qu’elle croyait posées sur son cœur; la main rendait le baiser. Il commençait à devenir urgent que la vieille tante s’éveillât, mais elle dormait mieux que jamais, car la valse continuait toujours: et si une légère indécision se faisait remarquer dans le chant, la main gauche, au contraire, frappait ses grosses notes avec une énergie capable de métamorphoser Mlle de Corandeuil en une seconde Belle au bois dormant.
... Les doigts blancs et effilés de la clef de sol furent en prison dans ceux de la clef de fa...
—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
Lorsque Octave eut bien longtemps, bien doucement, bien tendrement caressé cette main qu’on ne lui disputait plus, il leva la tête pour obtenir une faveur nouvelle; car un amant n’est jamais comme la mer, à laquelle il a été dit: Tu n’iras pas plus loin! Cette fois Mme de Bergenheim ne détourna pas les yeux; mais, après avoir regardé un instant Octave, comme doivent regarder les anges, elle lui dit avec une coquetterie pleine de séduction:
—Aline?
La contemplation muette qui répondit à cette question renfermait un démenti si éloquent, que toute parole devenait superflue. En se sentant aimé, Gerfaut rendit grâce à la ruse qui lui avait procuré le bonheur dont il jouissait; mais il la dédaigna pour mieux savourer ce bonheur même. Son sourire doux et fin trahit le secret de son machiavélisme; il fut compris et pardonné. En ce moment, il n’y avait plus entre eux ni doutes, ni craintes, ni combats; il leur avait fallu bien des efforts pour se désunir: d’une même chute ils retombaient au sein l’un de l’autre. Ils n’éprouvaient pas même le besoin d’une explication pour la mutuelle souffrance qu’ils s’étaient faite, car la souffrance n’existait plus et ils étaient entrés dans ce paradis de l’amour dont l’extase est rendue plus délicieuse encore par le souvenir des peines passées. Ils restèrent longtemps en silence, heureux de se voir, d’être l’un près de l’autre, d’être seuls, car la vieille tante dormait toujours, de respirer le même air, de sentir leur cœur battre d’un même accord, de se bercer mollement dans leur tendresse au son de cette musique de plus en plus confuse et incertaine, et craignant de faire évanouir par un seul mot les charmes ineffables de cette félicité. Ils échangèrent leurs âmes dans de longs regards, dont l’ardeur et l’adoration étaient égales, car les dernières résistances étaient domptées au cœur de Clémence. Et quand elle sentit les lèvres de son amant remplacer sur les siennes le baiser de leurs yeux, elle se raidit dans les bras qui l’enlaçaient en pressant le clavier par une contraction nerveuse; il lui sembla que le salon tournait, que le jour devenait nuit, et que sa vie s’exhalait tout entière dans un soupir lentement respiré par la bouche d’Octave.
La valse était finie, et pourtant Mlle de Corandeuil ne s’était pas éveillée. Aucun son ne se faisait plus entendre; on eût dit que le sommeil avait aussi gagné les deux amants, immobiles dans les bras l’un de l’autre comme deux anges en prière. Le charme fut rompu tout à coup par un bruit épouvantable, semblable à la trompette qui doit appeler les coupables au dernier jugement.