—Atroce pythonisse! se dit Gerfaut. Il y a donc une malédiction sur moi aujourd’hui. Cependant, ayant vu que la maîtresse et le carlin dormaient tous deux d’un sommeil aussi profond que celui de Guillot et de son troupeau, il referma la porte discrètement et traversa le salon en marchant sur la pointe des pieds.
Mme de Bergenheim avait cessé de chanter, mais ses doigts continuaient à moduler vaguement le motif de la romance. En observant la démarche circonspecte d’Octave, elle se pencha pour regarder sa tante, dont elle n’avait pas remarqué le sommeil, car le dos immense du fauteuil était tourné de son côté. Personne ne sait dormir d’une manière fort imposante, et le profil de la vieille fille à demi décoiffée avait une expression grotesque dont la gravité de sa nièce ne put éviter l’influence. L’envie de rire fut pour le moment plus forte que le respect ou la mélancolie; et, en se rasseyant, Clémence, par ce besoin de communication particulier à la gaieté, regarda involontairement Octave souriant de son côté. Quoique cet échange d’idées n’eût rien de sentimental, celui-ci s’empressa de le mettre à profit; un moment après il était assis sur un tabouret, derrière le piano, à gauche et à quelques pouces seulement de Mme de Bergenheim.
—Comment peut-on dormir quand vous chantez?
Ce fut là son début. Le rhétoricien le plus empêtré dans sa galanterie collégienne eût trouvé tout d’abord une phrase aussi spirituelle; mais l’éloquence était moins dans les mots que dans l’expression. Le mouvement aisé, rapide, quoique discret, par lequel Octave s’était assis, la précision élégante de son geste, la manière gracieuse dont il penchait la tête en parlant, annonçaient une grande habitude de l’espèce de conversation qu’il entreprenait. Si les paroles étaient d’un écolier, l’accent et la pose étaient d’un maître.
La première pensée de Clémence fut de se lever et de sortir du salon, mais un charme invincible la retint sur sa chaise. En voyant étinceler près de son visage ce regard noir et pénétrant qui, depuis quelques jours, lui refusait ses prières; en entendant vibrer, douce comme un soupir, la voix qu’elle aimait, elle sentit son sein se gonfler et ses prunelles ondoyer sous leurs paupières; elle ne se trouva pas assez maîtresse de ses yeux pour oser les arrêter sur ceux d’Octave; elle les détourna donc et affecta de regarder la vieille fille.
—J’ai un talent particulier pour faire faire la sieste à ma tante, dit-elle d’un ton d’enjouement que démentait l’émotion de son corsage; si je voulais, elle dormirait ainsi jusqu’à ce soir; quand je cesserai de jouer, le silence la réveillera.
—Je vous en supplie, jouez encore; ne l’éveillez jamais, répondit Gerfaut; et, comme s’il eût craint de ne pas être suffisamment exaucé, il se mit à frapper de la main gauche une batterie de basse, sans s’inquiéter des fausses notes.
—Jouez du moins dans le ton, dit Clémence en souriant, et berçons juste.
Elle eut tort de dire berçons, car son amant prit acte de ce terme comme d’un consentement de complicité pour tout ce qui pourrait arriver. Dans un tête-à-tête, nous est le mot le plus traître de la langue.
Soit qu’elle n’eût pas elle-même une envie extrême que sa tante s’éveillât, soit qu’elle désirât éviter une conversation dont elle se sentait troublée d’avance après l’avoir si ardemment désirée, soit qu’elle voulût goûter en silence le bonheur de se sentir encore aimée, car, depuis qu’il était assis près d’elle, les moindres gestes d’Octave étaient redevenus un aveu, Mme de Bergenheim secoua deux ou trois fois la tête avec grâce en cherchant un motif; puis elle se mit à jouer la valse du duc de Reichstadt, en frappant seulement la première mesure de l’accompagnement, pour indiquer à son amant où il devait poser les doigts.