—Vous êtes très méchante aujourd’hui, dit-elle, adieu; je ne veux pas de vos livres.
Elle jeta les volumes de Waverley sur le divan, reprit son arrosoir sans s’inquiéter de faire une libation nouvelle sur le parquet, et sortit en fermant la porte avec fracas.
Mme de Bergenheim, l’air sombre et pensif, resta immobile, comme si la réflexion de la jeune fille l’eût changée en statue.
—Entrerai-je? se disait Octave, enfin sorti de sa niche, et la main sur le bouton de la porte.—Voilà une petite Agnès qui, avec ses naïvetés, me fait un tort infini. Je suis sûr qu’on vogue maintenant à pleines voiles sur la mer orageuse du remords, et que ces deux boutons de rose qu’elle regarde si fixement lui paraissent les yeux de son mari.
Avant que l’indécision du poète eût cessé, la baronne se leva par un mouvement brusque et sortit en fermant la porte presque aussi bruyamment que l’avait fait sa belle-sœur.
Ce fut en maudissant, du plus profond de son âme, les pensionnaires, les pensionnats et les cœurs de seize années, malgré la poésie dont les a doués un illustre écrivain, que Gerfaut redescendit l’escalier du cabinet et revint à la bibliothèque. Après s’être promené quelque temps en long et en large devant les dictionnaires et les parchemins étalés sur la table, il sortit et remonta dans sa chambre. Au moment où il passait devant le grand salon, une orageuse harmonie vint frapper son oreille; des fusées chromatiques montantes et descendantes, des gammes de six octaves roulant comme la cataracte du Niagara, des arpèges extraordinaires, un martellement de basses à faire sauter les touches se succédaient, sans interruption, avec une pétulance, un nerf, un emportement qui prouvaient que la furie française n’est pas l’apanage exclusif du sexe fort. Au milieu de ces notes graves, folles, tristes, passionnées, hurlant parfois de leur accouplement, Gerfaut reconnut, à la netteté des traits et à l’élégance brillante de quelques passages, que cette improvisation ne pouvait sortir des doigts peu exercés d’Aline. Il comprit qu’en ce moment le piano servait de confident à Mme de Bergenheim, et qu’elle y épanchait, avec l’explosion dont une longue concentration finit par faire un besoin, les émotions contradictoires auxquelles depuis quelques jours elle se trouvait livrée, car, pour le cœur privé d’un autre cœur où se puissent verser sa joie et sa peine, la musique est un ami qui écoute et répond. Sous les doigts qui l’interrogent, l’instrument reçoit la pression de l’âme souffrante et s’anime pour la consoler. Le souffle de la douleur errant sur le clavier éveille une harmonie qui la berce et l’endort, ou la distrait par une exaltation passagère.
Gerfaut écouta quelque temps en silence, le front appuyé contre la porte du salon. A chaque phrase, à chaque modulation, son esprit, par un merveilleux instinct de sympathie, s’identifiait avec le sentiment dont elle était l’interprète. Il reconnut dans des accords graves, rauques, lugubres, largement appuyés, comme si la musicienne eût voulu s’enivrer de leur dissonance, les accents poignants du repentir qui s’acharne sur l’âme en l’étreignant de ses serres brûlantes. Un grondement de notes plus contenues, mais moins affaissées, sourdes d’abord, puis s’élevant insensiblement, et finissant par tonner en roulement éclatant et furieux, exprima les doutes, les craintes, les tortures de la jalousie. C’était souffrance encore, mais souffrance qui s’exhale au lieu de se ronger; c’était le cœur blessé, mais laissant saigner sa plaie, et non le cœur étouffant dans une main de fer sans pouvoir respirer pour gémir. Après bien des soupirs, des reproches, des cris d’angoisse, des sanglots, la fureur de cette exécution décrut peu à peu et se fondit en une suite de modulations de plus en plus adoucies et calmées, comme le Rhône, après avoir arraché ses rives au fond des rochers du Valais, finit par s’endormir dans le Léman paisible. Pendant quelque temps, l’imagination de Clémence erra au milieu de vagues mélodies sans se fixer à aucune. Enfin un souvenir parut la captiver. Après avoir fait murmurer au piano les premières mesures de la romance du Saule, elle reprit le motif avec plus de précision, et lorsqu’elle eut achevé la ritournelle, elle commença d’une voix douce et un peu voilée:
Assisa al piè d’un salice.
Octave l’avait entendue chanter plusieurs fois dans le monde, mais jamais avec cet accent profond. Par une de ces pudeurs dont les nobles femmes ont l’instinct, Clémence eût rougi de livrer au peuple des salons la moindre portion de son âme; même cet aveu d’une nature aimante que révèle un timbre de voix vibrant et attendri. Devant les étrangers elle chantait des lèvres; en ce moment c’était du cœur. Au troisième couplet, lorsqu’il comprit qu’elle devait s’être exaltée par l’expression de son chant, par le parfum d’amour mélancolique, de rêverie douloureuse, de désenchantement passionné qu’exhale cette exquise romance, le poète entra doucement, jugeant le moment favorable, et assez ému lui-même pour croire à la contagion de son trouble.
La première figure qu’il aperçut fut celle de Mlle de Corandeuil, étendue dans son fauteuil, la tête renversée, les bras pendants, et laissant échapper, en manière d’accompagnement, une mélodie nasale, sifflante et fêlée. Les lunettes de la vieille fille, suspendues au bout de son nez, avaient singulièrement compromis l’harmonie de son tour de cheveux, où les branches se trouvaient engagées; la Gazette de France, tombée de ses mains, caparaçonnait le dos de Constance, couchée à ses pieds selon son habitude.