XVIII

A l’extrémité de l’allée de platanes, le rivage formait un escarpement semblable à celui sur lequel était bâti le château, mais beaucoup plus abrupt et boisé en partie. Pour éviter ce passage impraticable aux voitures, le chemin conduisant dans le haut du vallon tournait à droite et gagnait, par une montée mieux ménagée, un plateau plus égal. Il ne restait au bord de l’eau qu’un étroit sentier, ombragé par des branches de hêtres ou de saules qui, par-dessus cette berge, pendaient sur la rivière. Lorsqu’on avait fait quelques pas dans ce petit chemin couvert, on se trouvait brusquement arrêté devant un énorme bloc de rocher plaqué de mousses flétries, herse que la nature avait roulée à cette place du haut de la montagne comme pour fermer le passage.

Cet obstacle n’était cependant pas insurmontable; mais, pour le franchir, il fallait avoir le pied assuré et la tête inaccessible au vertige, car le moindre faux pas eût précipité le maladroit dans la rivière, aussi rapide que profonde. Depuis le rocher, on pouvait atteindre le haut de l’escarpement par une échelle de pierre plutôt faite pour une chèvre que pour un homme, ou, en redescendant de l’autre côté, reprendre le chemin du bord de l’eau, momentanément interrompu. Dans ce dernier cas, on arrivait, au bout d’une soixantaine de pas, à un endroit où la rive s’abaissait de nouveau et où le torrent s’élargissait sur un fond d’atterrissement qui pointait çà et là en formant des îlots de sable couvert de buissons. Ce lieu était un gué bien connu des bergers et en général de toutes les personnes qui, ayant à passer d’un bord à l’autre, voulaient éviter de descendre jusqu’au pont du château. Il avait donné son nom à l’escarpement dont la tranche se dressait à pic un peu au-dessous, et que les gens du pays appelaient communément la Roche du Gué.