Auprès du bloc moussu dont nous avons parlé, et du côté des platanes, la base de l’espèce de muraille contre laquelle il était appuyé comme une borne formait une excavation assez profonde; le courant y avait trouvé une veine de pierre tendre et friable, que sa violence incessante avait fini par ronger. C’était une grotte naturelle créée par l’eau, mais que la terre, à son tour, s’était chargée d’embellir. Au-devant, un saule énorme avait pris racine à quelques toises du sol dans une fissure du rocher et laissait tomber ses branches pleureuses dans le courant qui les entraînait à la dérive sans pouvoir les arracher. Quand le soleil venait briser ses rayons sur les cheveux verts de ce feuillage, en dardant çà et là dans l’obscurité quelque longue aiguille de lumière; quand le vent errant dans les cimes des bois en évoquait au loin les frémissantes harmonies; quand la rivière élevait à son tour, comme une voix intelligente, son murmure monotone, un singulier accord de demi-jour, de lumière lointaine, de tiède fraîcheur, de mélodies vagues et amorties, donnait à ce sanctuaire un charme extrême de solitude et de mélancolie.

Depuis quelques instants, Mme de Bergenheim était assise au bord de la grotte sur un banc formé par la base du rocher. A l’aide d’une baguette qu’elle avait machinalement arrachée le long du chemin, elle traçait sur le sable fin et brillant dont le sol était tapissé de fantastiques arabesques qu’elle effaçait ensuite soigneusement avec le pied. Sans doute ces hiéroglyphes, inexplicables pour tout autre, avaient un sens à ses yeux; sans doute son imagination donnait une pensée à ces lignes confuses et bizarres, et peut-être craignait-elle que le moindre vestige oublié par mégarde ne trahît le secret qui lui avait été confié.

Lorsque nous aimons, la nature entière aime avec nous; elle devient complice de nos moindres pensées, elle reçoit les confidences sans fin de notre tendresse et s’anime d’une vie humaine pour écouter et répondre. Alors l’imagination acquiert des facultés inouïes: par elle, les formes du monde extérieur sont détruites et jetées dans un moule nouveau; elle donne une intelligence à la matière la plus inerte et la crée à l’image de son désir, comme Dieu créa l’homme à sa propre image. Alors, ainsi que le Chérubin, on va disant son amour au ciel et à la terre, car le ciel et la terre ne sont plus qu’un reflet de l’être adoré. Partout on le retrouve: c’est lui qui se penche angéliquement au bord du nuage errant sur notre tête, lui qui nous parle dans l’écho que le vent interroge au creux des montagnes; il nous regarde comme une ondine mystérieuse du fond du lac où se reflètent nos traits, il se dessine à nos pieds sur le sable où notre main trace des cercles magiques. Voir c’est avoir, a dit Béranger. Aimer, c’est avoir mieux encore, car le cœur, dans son incompréhensible puissance d’expansion, enveloppe le monde entier et se l’assimile ensuite lorsqu’il se replie sur lui-même.

Clémence était plongée dans une de ces extases qui abolissent le temps et la distance, et pendant lesquelles la vue de l’âme perçoit une image absente aussi fidèlement que pourrait le faire celle du corps. Les fibres de son cœur, dont la vibration avait été si brusquement paralysée à l’arrivée de Christian, avaient repris leur frémissement passionné. Seule, elle recommençait en esprit le tête-à-tête du salon; elle entendait de nouveau la valse perfide; elle sentait errer dans ses cheveux l’haleine de son amant; elle recevait dans ses yeux ce regard magnétique qu’elle n’avait jamais supporté sans trouble; sa main tremblait une seconde fois sous le long baiser qui l’avait froissée jusqu’à en nuancer la blancheur d’une teinte semblable aux fleurs de l’églantier. Et quand elle en fut là de son rêve, il était redevenu réalité; car Octave, assis à ses côtés sans qu’elle l’eût entendu venir, avait repris la scène du piano au point où elle avait été interrompue.

Elle n’eut pas peur. Ce n’était pas une impression nouvelle qui la frappait, c’était l’incarnation d’un sentiment préexistant, c’était sa pensée faite homme. Son esprit était graduellement arrivé à ce degré d’exaltation qui rend imperceptible la transition du songe à la vie. Il lui sembla donc qu’Octave avait toujours été là et que c’était sa place; pendant un instant, elle ne pensa plus et resta sans mouvement dans les bras qui l’avaient enlacée. Mais bientôt la raison lui revint. Elle se leva en tressaillant, s’éloigna de quelques pas et se tint devant son amant, le front baissé et les joues couvertes de rougeur.

—Pourquoi me craindre? ne savez-vous pas que je suis digne de vous aimer? dit-il d’une voix émue. Et, sans essayer de la retenir ou de se rapprocher d’elle, il se mit à genoux par un mouvement empreint d’une grâce douce et triste.

Lorsqu’une femme n’a pas officiellement reconnu comme droit la faveur surprise pendant un instant d’abandon, descendre de ses bras à ses pieds, c’est contrevenir à la loi qui fait du mot de Danton un des axiomes de l’amour; et le plus souvent cette faute a un résultat fatal. Gerfaut savait cela à merveille, car peu de jeunes gens avaient étudié aussi consciencieusement que lui les moindres détails de l’art auquel Ovide a consacré une poétique spéciale. Mais il savait en même temps que si, dans les circonstances ordinaires, on doit se conduire d’après les règles générales, il se présente parfois tel cas exceptionnel, telle situation hors du droit commun dans lesquels l’oubli des principes habituels devient indispensable. Il avait assez bien analysé le caractère de Mme de Bergenheim pour pressentir les moindres variations de son humeur mobile jusqu’au caprice. A l’attitude effarouchée de la jeune femme, à la rougeur de ses joues, à un scintillement subit qu’il aperçut à travers les longs cils de ses yeux baissés, il comprit qu’une réaction de rigorisme se préparait, et il eut peur; car il savait que les femmes, sous le coup d’un remords, frappent toujours sur leur amant par manière d’expiation pour elles-mêmes.

—Si je laisse prendre feu à cette vertu, pensa-t-il, je suis un homme perdu pour quinze jours au moins.

Sa position lui semblait trop douce pour qu’il voulût la compromettre par une imprudente témérité. Rassurer cette blanche colombe au regard d’aigle, afin de lui ôter toute fantaisie de s’envoler encore une fois, lui parut donc un trait de politique autant que de bon goût. Il fit une de ces retraites savantes qui seraient une fuite pour un général médiocre, mais dont un habile capitaine sait se créer un titre de gloire comme d’une victoire réelle. Il abandonna prudemment le terrain dangereux sur lequel il avait pris position, avant qu’on ne l’en chassât de vive force, et de l’emportement le plus passionné, passa sans gaucherie et par une transition adroite au maintien le plus soumis. Et lorsque Clémence leva ses grands yeux dans lesquels rayonnait un éclair menaçant, au lieu d’un audacieux à punir, elle trouva un amant respectueux: elle cherchait un ennemi insolent, elle vit un esclave en prière.

Il y avait une humilité si flatteuse dans l’attitude d’Octave, une tendresse si inquiète dans son accent, qu’elle se sentit désarmée, et sur son front l’orage se dissipa sans que la foudre eût suivi l’éclair. Elle éprouva au cœur un sentiment de bonheur ineffable à être ainsi comprise et obéie avant d’avoir commandé, car elle-même ne devina pas le machiavélisme caché sous cette adoration; elle ne vit qu’estime pour elle, ménagement pour sa pudeur, délicatesse sœur de la sienne, grâce et courtoisie exquises, là où une coquette plus habile eût pressenti un piège caché. Elle ne put contenir un sentiment de reconnaissance pour celui qui savait si bien aimer, et lui sacrifiait avec une modestie charmante les exigences de sa propre passion. Elle pensa même—les femmes ont parfois des idées si étranges!—que lui accorder une récompense pour cette belle conduite serait une mesure de haute prudence, qu’ainsi elle l’encouragerait à ce chemin honnête, et lui ferait prendre goût à la tendresse modérée et vertueuse dont elle avait quelquefois rêvé la dangereuse utopie. En ce moment enfin, elle le trouva si bien selon son cœur, qu’elle eut horreur de lui causer la moindre peine. Son maintien, son geste, l’expression de toute sa personne trahirent son attendrissement et sa gratitude. Elle s’avança vers Octave, lui prit la main pour le faire relever, et se rassit la première en lui permettant ainsi de l’imiter. Quand il se fut de nouveau placé à ses côtés et bien près, elle serra doucement la main qu’elle n’avait pas quittée, chercha le regard de son amant avec des yeux dont le diamant s’était changé en velours, et lui dit de cette voix profonde et pénétrante que les femmes ont quelquefois: