—Ami!

Il est des mots bien simples, habituellement entachés d’insignifiance par un emploi banal, mais qui reprennent au besoin tout le luxe de leur sens primitif. Les femmes surtout ont le secret et l’à-propos de ces expressions riches sous une forme modeste, passionnées dans leur réserve, et d’autant plus puissantes qu’on en apprécie moins d’abord la portée réelle. Dans la position où se trouvait Clémence le langage devenait embarrassant; il était peu de phrases qui n’eussent leurs dangers. Concilier la passion effervescente de son amant avec la dignité de sa propre vertu, de telle sorte que l’une restât sans tache et l’autre sans blessure; changer cette grotte sombre et pleine d’embûches en un de ces lieux d’asile où expirent les désirs révoltés et les mauvais vouloirs; relever son trône de reine, mais de reine indulgente et gracieuse; rattacher son voile sans pruderie hautaine; ramener au même mouvement deux cœurs dont l’un palpitait trop vite selon elle, mais tous deux si heureux de battre ensemble, que désormais la moindre désunion eût produit un déchirement insupportable, telle était sa tâche; elle n’était pas facile à accomplir. Les sentiments énergiques sont toujours irritables. La moindre marque de froideur ou de mécontentement eût révolté la susceptibilité d’Octave, et vivre en paix avec lui était devenu un besoin auquel Clémence eût sacrifié plus peut-être qu’elle n’osait se l’avouer. D’un autre côté, quel danger si elle s’abandonnait à cette émotion dont elle se sentait entourée et assaillie comme des vagues de la mer montante? Sur quel rocher assez élevé pourrait-elle s’enfuir si elle était faible un seul instant? Perdre son amant pour toujours peut-être, en le repoussant par une rigueur qu’il pourrait accuser de caprice, ou se perdre elle-même en ne l’arrêtant pas! Elle marchait entre ces deux écueils, et pour n’y pas tomber, pour n’être pas cruelle en refusant trop, ou imprudente en trop accordant, il fallait une merveilleuse habileté, un tact aussi exquis que prudent. Mais les femmes n’ont-elles pas la science innée de tout ce qui est bon et convenable? est-il dans la vie un abîme sur lequel elles ne planent en se jouant, lorsqu’elles veulent déployer cette intelligence au vol toujours prêt dont la nature les a douées?

Ami! fut le talisman chargé de conjurer les dangers de cette position critique. Tout était dans ce mot, le pardon du passé et la règle pour l’avenir, l’aveu de la tendresse la plus intime et la sauvegarde contre son excès; c’était un don et une prière tout à la fois; et le don n’était-il pas tellement précieux qu’il devenait impossible à un homme d’honneur de rejeter la prière? Ami! c’était la rançon de sa vertu qu’offrait Clémence, car son accent passionné expliquait le sens complet de cette expression avec une incomparable énergie.—Venez, semblait-il dire, sortons de cette atmosphère brûlante où vous voulez me retenir, ses vapeurs souillent la blancheur de mes vêtements, sa flamme flétrit les fleurs de ma couronne, sa senteur empoisonnée porte à l’âme une langueur funeste, au front un vertige de criminelle ivresse. Ce n’est pas à l’ange de descendre jusqu’à l’homme, mais c’est à l’homme de monter jusqu’à l’ange; n’essayez plus de me faire déchoir; ce serait malheur pour moi, car je suis du ciel, et le perdre serait plus que mourir; la vertu est une patrie dont l’exil ne se supporte pas; ce serait malheur pour vous, car je sais que vous êtes à moi, et ma douleur deviendrait la vôtre. Ne tranchez donc pas mes ailes, mais prenez ma main et suivez-moi; je volerai pour vous, je vous conduirai par les belles régions où la passion s’ennoblit et où le cœur se divinise. Là, il est permis d’aimer, car la pureté y sanctifie la tendresse. Sachez-le bien, il y a dans l’amour crime et vertu, comme dans l’encens parfum et cendre. Quand sont embrasés le vase de l’autel et le cœur de l’homme, au ciel la vertu et le parfum, à la terre le crime et la cendre. Jetez-la donc aux vents cette cendre de votre amour pour que je puisse venir à vous sans en être souillée. Votre passion, c’est la mer dont la vague engloutit et ne désaltère pas; la mienne est un lac d’onde limpide et douce où l’on peut voguer sans crainte de naufrage; votre passion, c’est le charbon qui s’éteint après avoir causé l’incendie, la mienne est l’étoile du firmament dont la splendeur éclaire et ne brûle pas. Vous le voyez, c’est moi qui sais la véritable science; écoutez-moi donc, et obéissez, si vous voulez que je vous aime—et je serai si heureuse de pouvoir vous aimer!

Telle était la paraphrase dont le regard et la voix de Mme de Bergenheim avaient enrichi un mot unique, mais fécond; Gerfaut la comprit sans avoir besoin de l’entendre prononcer; il perça les moindres plis de ce voile à demi soulevé, avec cette fine intussusception et cette délicatesse féminine, grâces naturelles de son esprit. C’était la paix qu’on lui demandait, et cette paix était si bonne, et lui-même si las de la guerre! Il accepta le traité sans en discuter les conditions, il se courba devant le rameau béni de l’amour spiritualiste qui lui était présenté comme branche d’olivier, de manière à faire croire qu’il consentait pour toujours à l’exorcisme de ses passions mauvaises. Mais, au moment même où il répondait par les expressions les plus douces, par les protestations les plus soumises, son esprit pesait avec une lucidité et une promptitude inconcevables, les avantages et les inconvénients du marché. Ses paroles étaient d’un amant de quinze ans, ses réflexions d’un diplomate de cinquante.

—Ami! pensait-il; oui, certainement. Je ne disputerai pas sur le mot, pourvu qu’on reconnaisse le fait; qu’importe la couleur du drapeau? il n’y a que les sots qui s’en occupent. Ami! ce n’est pas encore le trône, mais c’est l’estrade par où l’on y monte. Provisoirement la place n’est pas mauvaise, et j’y serai un peu mieux que sur cette brèche du haut de laquelle je me vois culbuté depuis un an à chaque nouvel assaut. Ainsi donc, ami, en attendant mieux. D’ailleurs, ce mot est très doux à entendre quand il est prononcé avec cet accent de sirène, et qu’en même temps les yeux disent: Amant!

Il arbora donc ce pacifique pavillon comme un corsaire prend celui du navire dont il veut endormir la vigilance, et pour le moment il éloigna toute pensée qui aurait pu contrarier cette manœuvre politique. Lorsqu’il s’était trouvé assis près de Clémence, dans ce lieu sombre et solitaire, l’imagination exaltée par les souvenirs si récents du salon, il n’avait pas été maître d’abord de la plus orageuse émotion. Quoique poète de la nouvelle école, il était assez familier avec les classiques pour s’être involontairement rappelé ces vers de l’Énéide:

Speluncam Dido dux et trojanus eandem.....

Avec un courage d’anachorète, il conjura cette image tentatrice, et, déployant la force de volonté qui lui était habituelle, il arriva au dernier degré de l’héroïsme, la retraite pour assurer le triomphe.

Alors, au fond de cette grotte mystérieuse, il se passa entre les deux amants une scène pleine de détails si délicats, de nuances si chatoyantes, de subtilités si suaves, que leur peinture demanderait la touche du Corrège et la précision analytique de Gérard Dow, fondues dans la vapeur ossianique qui baigne quelques-unes des compositions de Girodet. Cette jeune femme d’une intelligence exquise, d’une aristocratie parfaite en toutes choses, diamant poli par la civilisation transcendante des premiers salons de Paris, et cet homme spirituel parmi les hautes capacités du siècle, naguère audacieux coryphée du dandysme à pied fourchu de la rue Saint-Florentin, arrivèrent insensiblement, en remontant les pentes fleuries d’un charmant entretien, aux régions du platonisme le plus éthéré; elle, confiante, enthousiaste avec candeur, plus tendre et plus hardie dans sa tendresse, à mesure que s’éloignaient les basses terres et qu’elle sentait son cœur se dilater dans une plus chaste atmosphère; lui, d’abord entièrement hypocrite de sentimentalisme, puis gagné par l’entraînement de ses propres paroles, et enfin assez exalté de son côté pour ne plus trop savoir s’il jouait un rôle ou si sa bouche disait la vérité de son cœur. Ils planèrent ainsi longtemps dans les cieux à la fois obscurs et lumineux de l’extase mystique, interrogeant les ténèbres de chaque nuage et la splendeur de chaque étoile. Ils parlèrent attraction et sympathie, attachement fraternel et union des âmes; par eux le matérialisme des sens fut foulé aux pieds et la passion délivrée de son enveloppe grossière. La vertu versa dans leur amour une goutte divine pour le changer en breuvage d’immortalité; la coupe se fit calice. Ils évoquèrent d’une foi fervente les séraphiques visions de Swedenborg; eux-mêmes devinrent deux esprits de la même sphère, révélés l’un à l’autre dans leur exil commun par cette auréole qui brille au front des élus, invisible pour les profanes; et, secouant un immense dédain sur ce monde de boue, ils prirent leur vol vers le ciel, transfigurés à leurs propres yeux en ces fiancés angéliques dont les robes innocentes étincellent des diamants de l’éternel bonheur.

—Tu m’aimeras toujours ainsi? demanda Octave, le front brûlant de sa vertu.