... Gerfaut passa la main derrière la tête charmante posée sur son sein...
—Dessin de WEISZ, gravure de H. MANESSE
A cette question, il fit presque un soubresaut.
—Que je meure si je le lui dis, pensa-t-il; elle doit me trouver assez ridicule comme cela.
—Mais répondez-moi, puisque je veux que vous me parliez, reprit-elle avec l’accent despotique d’une femme aimée, sûre de son empire et contente de l’exercer.
Il désobéit encore. Au lieu de répondre, comme elle l’exigeait, il lui lança un long regard fixe et interrogateur. Sans doute il s’attendait à trouver sur les traits de Clémence un reflet de ses propres pensées, car son coup d’œil avait la profonde et sardonique pénétration de celui que se jetaient au passage les augures romains, si l’on en croit Cicéron. Mme de Bergenheim sentit la projection magnétique de ce regard pénétrer entre ses paupières et s’enfoncer comme un glaive dans ces régions inconnues qui sont le saint des saints où l’intelligence réside. Il lui eût été impossible en ce moment d’avoir un seul secret pour son amant, car il lui semblait que ces yeux étincelants étaient posés contre son cœur et le scrutaient fibre à fibre, repli après repli. Elle éprouva une souffrance pudique à être contemplée de la sorte jusqu’au fond de l’âme, et, pour se soustraire à cette muette interrogation qui la troublait, elle appuya son front sur l’épaule d’Octave, en disant doucement:
—Ne me regardez pas ainsi ou je n’aimerai plus vos yeux.
Dans ce mouvement, son chapeau de paille, dont les rubans n’étaient pas noués, glissa et, dans sa chute, entraîna le peigne qui rassemblait ses beaux cheveux châtains; ils tombèrent en désordre sur ses épaules. Quelques boucles s’étant déroulées sur la poitrine de Gerfaut, celui-ci passa la main avec une amoureuse avidité derrière la tête charmante posée sur son sein, pour ramener à ses lèvres toute cette chevelure soyeuse et parfumée, et sa bouche s’y enfouit comme dans une gerbe de fleurs. En même temps, il enveloppa doucement la taille souple et gracieuse qui, en se penchant, semblait demander cette caresse; mais, observateur même en cet instant, il n’essaya pas une étreinte plus passionnée. Son bras enlaçait Clémence d’une manière si insensible qu’elle eût pu se croire libre, et, en effet, il la voulait libre. Le bréviaire des courtisans consiste en trois choses, a-t-on dit: demander, recevoir et prendre; celui des amants est le même. Demander est très doux, prendre a l’attrait qui s’attache toujours au fruit défendu, mais recevoir est le bonheur même. Octave pressentit que ce bonheur allait être le sien. Après avoir tant et si longtemps imploré pour obtenir si peu, il mit une sorte de coquetterie à se laisser aimer à son tour. Son vœu secret ne tarda pas à être accompli: au bout d’un instant, il s’aperçut que Clémence se pressait d’elle-même contre lui. A travers le léger tissu de son gilet, la chaleur d’une respiration entrecoupée pénétra jusqu’à sa poitrine, et il lui sembla que son cœur en sortait pour recevoir un baiser plutôt deviné que senti.
Le demi-jour de la grotte prenait peu à peu une teinte plus mystérieuse. Le soir approchait et le soleil était près d’atteindre l’horizon; ses rayons, qui jusqu’alors avaient filtré pour ainsi dire à travers les branches du saule pleureur, s’étaient graduellement retirés, et leur pâle reflet ne dorait plus que le haut du rocher. Le bruit semblait s’éteindre en même temps que la lumière. La brise des bois devenait plus faible, le murmure du torrent plus doux. Le calme eût été complet si les abois lointains de la meute, en pleine chasse dans le haut du vallon, n’eussent apporté un souvenir du monde extérieur dans ce lieu où tout invitait à l’oublier. Mais ce bruit même était une raison de sécurité pour les amants, l’affaiblissement progressif des voix annonçant que les chasseurs s’éloignaient de plus en plus, et avec eux le danger.