—Clémence, dit Octave d’une voix dont l’accent attestait que sa philosophie analytique était vaincue.
Mme de Bergenheim leva la tête et le regarda un instant d’un œil incertain, comme si elle se fût éveillée d’un songe.
—Que votre cœur bat fort! dit-elle, pauvre ami!
Elle y appuya son front de nouveau avec la grâce d’un enfant qui veut se rendormir sur le sein de sa mère. Espérait-elle calmer par cette pression caressante le trouble de ce cœur agité? ou bien éprouvait-elle un bonheur secret à entendre la voix intérieure qui lui disait dans chaque battement: Je t’aime? Quel que fût le motif de cette pose abandonnée, Octave ne se plaignit pas, quoiqu’il sentît ses palpitations redoubler de violence au contact de ce front gracieux. Ses yeux, errant vaguement çà et là, semblaient demander conseil aux plus petites pointes du rocher, aux moindres touffes d’herbe semées sur les parois de la grotte. Insensiblement il souleva la tête chérie penchée sur sa poitrine, écarta les boucles de cheveux dont elle était inondée et les arrangea en bandeau autour des tempes avec un soin extrême, comme si toutes ses pensées eussent été absorbées par ce soin amoureux. Puis la violence de son émotion fut plus forte que le calcul ou la réserve: il saisit Clémence dans ses bras avec une passion extrême, et en s’écriant d’une voix à peine intelligible:
—Cette amitié m’est trop cruelle! Dis-moi de mourir si tu ne veux pas m’aimer!
Elle se sentit troublée jusqu’au fond de l’âme par l’accent de ces paroles; elle eut peur de lui et d’elle-même plus encore; le péril devenait si grand, qu’y réfléchir un seul instant eût été y succomber. Elle essaya de se dégager de cette étreinte qui lui paraissait une ceinture de feu; n’y pouvant parvenir, elle se laissa glisser à genoux et implora par une supplication muette la pitié de son amant; car elle ne trouvait plus ni voix pour prier, ni force pour combattre. En la voyant se prosterner ainsi, Octave éprouva de nouveau un étrange sentiment d’ironie et de défiance. Ce n’était pas la première fois qu’on lui demandait grâce; il savait combien cette pantomime alarmée est souvent étrangère aux véritables impressions, et l’attention raffinée qu’apportent beaucoup de femmes à mettre une grande dignité dans la mort de leur vertu, à l’instar des gladiateurs romains. Cette idée lui traversa le cœur comme un fer glacé; il se fût résigné peut-être à voir Clémence à jamais froide, indifférente et dédaigneuse; mais la trouver savante et habile était une déception qu’il se sentit incapable de lui pardonner. Par une de ces bizarres injustices dont abondent les imaginations ardentes, il lui fit d’avance un crime de sa faiblesse; il comprit qu’il l’aimerait moins si elle l’aimait trop. En proie lui-même aux désirs les plus embrasés, il la voulut en ce moment calme et vertueuse.
—Si elle manque de force, se dit-il, ce n’est qu’une femme comme toutes les autres, et alors elle ne valait pas un an de ma vie que je lui ai donné.
Une seconde fois son regard étincelant se plongea dans celui de Mme de Bergenheim avec une ténacité fixe et incisive. Aucun signe d’intelligence n’accueillit cet appel maçonnique; aucun symptôme de confusion ou de consentement ne confirma ses doutes. L’ironie de sa pensée ne fut pas comprise, et cet outrage passa sans obtenir de réponse, car il resta ignoré. En étudiant l’expression de ce visage levé vers lui, et dont la passion la plus vraie animait l’innocence, comme la flamme d’une lampe colore d’une pure lueur la transparence de l’albâtre qui l’entoure; en contemplant ce mélange d’attendrissement involontaire et d’effroi pudique, ce désir réel de vertu surnageant encore au milieu de cet orage d’émotions énervantes, enfin cette belle fleur de douce honnêteté et de confiant abandon qu’un souffle d’amour courbait ainsi à ses genoux, il éprouva un mélange de bonheur et de remords. Il eut honte de lui-même, de sa défiance, de son expérience désenchanteresse, de cette incrédulité fatale toujours prête à flétrir dans sa main les roses les plus suaves à respirer. Avec l’humilité d’un caractère aimant et élevé, prompt à reconnaître ses torts, il s’inclina devant la supériorité morale de la femme, si parfaite lorsqu’elle est bonne, si angélique lorsqu’elle est vertueuse, et portant alors à une exagération si sublime toutes les noblesses de l’esprit et du cœur. Il éprouva une des joies les plus rares dans la vie d’un homme du monde; il crut à la naïveté de celle qu’il aimait. En ce moment le scepticisme voltairien fit silence. Son âme tout entière se mit en adoration devant Clémence, et il jeta loin de lui son scalpel en frémissant d’y avoir porté la main: un scalpel n’est-il pas un poignard?
Octave approcha ses lèvres avec un nouveau délice de cette source au fond de laquelle il avait craint d’apercevoir un reptile, et qu’il avait trouvée fraîche comme la rosée du matin, pure comme le ciel dont elle reflétait l’image. Il baigna sa passion dans cette onde chaste et limpide pour recouvrer le calme qui en ce moment lui semblait un devoir. Veillant avec une attention extrême à ses pensées et à ses paroles, afin que rien ne troublât plus celle qu’il trouvait digne de toutes les obéissances de son respect, il fut le premier à ramener leur conversation à une expression paisible et modérée. Cet entretien, où les sentiments les plus tendres enveloppaient leurs parfums de la blanche corolle du lis, où les feux les plus ardents assoupissaient leur flamme, afin de n’en laisser que la chaleur et non le danger, finit par lui paraître d’une saveur d’amour si neuve et si suave qu’il borna son désir à s’en rassasier sans demander plus. La part que Clémence lui avait accordée, et dont elle l’avait reconnu souverain, avait des limites étroites; mais est-il petit royaume pour un cœur intelligent? Au lieu de se briser le front à des barrières qu’il savait bien n’être pas immuables, il mit toutes les grâces de son esprit à orner sa conquête. Loin de chercher, par une insistance toujours grossière, à cueillir un bonheur encore vert, il laissa la moisson à l’avenir; l’espérance était assez riche pour dorer le présent. Il se contenta donc de l’amitié permise, mais il la fit si douce et si intime qu’elle semblait éclipser l’amour défendu, et il entra si bien dans son rôle, ses expressions furent si caressantes, sa voix si mélodieuse, ses yeux amollirent dans un fluide si velouté leurs rayons trop brûlants que, si le cœur de Clémence n’eût pas été à lui dès longtemps, il l’eût conquis ce jour-là.
Par un sentiment naturel aux femmes, dont le geste est toujours plus éloquent que la parole, et qui mettent volontiers dans leur pose l’aveu interdit à leur langage, Mme de Bergenheim était restée à genoux, quoique le danger qui lui avait inspiré cette attitude fût passé. L’amour véritable commande aux caractères les plus hautains cet invincible besoin de soumission; les orgueilleuses surtout adorent quand elles aiment. La noble dame dont l’esprit ne maîtrisait pas toujours les vaniteux préjugés de la naissance, la reine de salon rassasiée d’adulations et d’hommages trouvait un charme si grand à se prosterner à son tour, que, pour en jouir plus longtemps, elle semblait avoir perdu le souvenir. L’âme suspendue aux paroles d’Octave, elle s’oubliait tout entière au bonheur d’aimer, insoucieuse de l’heure qui s’écoulait, de l’obscurité plus grande, du péril que chaque instant pouvait faire naître. Les sons lointains du cor, répétés par les échos, la réveillèrent enfin en lui apportant un avertissement de prudence. Par un effort soudain elle se leva et rattacha ses cheveux au-dessus de sa tête, avec une précipitation mêlée d’inquiétude.