XIX
QUELQUES minutes avant que l’horloge du château eût sonné quatre heures, un homme avait franchi le fossé qui servait de clôture au parc dans le haut du vallon. Lambernier, car c’était lui qui se montrait ainsi exact à tenir sa promesse, se dirigea d’abord à travers le fourré vers l’angle du bois de la Corne, qu’il avait désigné à Marillac; mais, après avoir marché quelque temps, il se vit contraint de rétrograder. La chasse, dont il avait entendu le bruit avant d’entrer dans le parc, venait en ce moment de son côté, car le lièvre, lancé depuis peu, cherchait à gagner les hauteurs avec l’instinct naturel à ces animaux que la structure particulière de leurs pattes rend, relativement aux chiens, plus agiles à la montée. Le Provençal comprit que continuer son chemin dans le sens qu’il avait d’abord choisi le conduirait infailliblement au milieu des chasseurs; et malgré son insolence, il redoutait trop le baron pour vouloir s’offrir à ses yeux et s’exposer de nouveau à la correction qui lui avait été déjà infligée. Il revint donc sur ses pas, et, faisant un détour au milieu du taillis dont il connaissait parfaitement les moindres sentiers, descendit du côté de la rivière, sauf à remonter au lieu fixé pour le rendez-vous quand la chasse se serait éloignée.
Lambernier avait atteint le plateau couvert d’arbres qui s’étendait au-dessus de la Roche du Gué, lorsqu’en débouchant au milieu d’un carré où l’on avait fait récemment une coupe, il vit venir à lui deux hommes marchant fort vite et dont la rencontre en ce lieu lui causa une impression assez déplaisante. Le premier était le cocher de Mlle de Corandeuil, l’un des plus copieux automédons qui eussent jamais écrasé de leur rotondité le siège d’un landau ou d’une berline. Il s’avançait les mains dans les poches de sa veste verte, en arrondissant ses larges épaules comme s’il eût été chargé de remplacer Atlas. Sa casquette galonnée posée militairement sur l’oreille, ses sourcils sévères et ses joues boursouflées annonçaient qu’il était sur le point d’accomplir quelque action importante dont il était vivement préoccupé. A côté de lui, Léonard Rousselet manœuvrait avec une égale activité ses jambes semblables aux pattes d’un faucheux. Le vieillard retroussait avec soin comme un jupon les pans de son gigantesque habit dont les rejetons des souches qui couvraient le sol auraient pu lacérer l’amadou, singulièrement compromis déjà par les dents de la meute.
A leur vue, Lambernier voulut rentrer dans le taillis d’où il venait de sortir; mais il fut arrêté dans sa retraite par une interpellation menaçante, comme un navire chassé par un corsaire reçoit, en manière d’interjection d’amener, un boulet dans sa mâture.
—Margajat! lui cria le cocher d’une voix presque aussi éclatante qu’une pièce de quatre; halte et front! Si tu prends le trot, je prends le galop.
—Qu’est-ce qu’il vous faut? je n’ai pas affaire à vous, répondit l’ouvrier d’un air moitié insouciant, moitié de mauvaise humeur.