—Mais moi, j’ai affaire à toi, reprit le gros domestique en se plantant en face de lui, et en se balançant alternativement sur le talon et sur la pointe des pieds par un mouvement semblable à celui des chevaux de bois que l’on donne aux enfants. Avancez donc, Rousselet; est-ce que vous êtes poussif ou fourbu?
—C’est que je n’ai pas le jarret de vos bêtes, répondit le vieillard, qui arriva enfin tout essoufflé et ôta son grand chapeau pour s’essuyer le front.
—Qu’est-ce que ça signifie de venir me sauter dessus comme deux assassins au coin d’un bois? demanda Lambernier, prévoyant que ce début amènerait quelque scène où il était menacé de jouer un rôle peu agréable.
—Ça signifie, dit le cocher: primo, que Rousselet n’en est pas; je n’ai besoin de personne pour corriger un gringalet comme toi; secundo, que tu vas recevoir ton décompte en deux temps et quatre mouvements.
A ces mots, il enfonça sa casquette sur son oreille droite et releva les poignets de ses manches pour donner plus de liberté à l’action de deux mains larges et épaisses comme des pains d’une livre.
Les trois hommes étaient arrêtés à un endroit où, l’année précédente, on avait brûlé du charbon. Le terrain, qui avait conservé à cette place une teinte noire et grasse, y était plus uni que dans le reste de la coupe et paraissait très favorable à un duel à coups de poing ou d’autre espèce. En voyant les préparatifs belliqueux du cocher, Lambernier posa sur une vieille souche son chapeau et sa veste et se mit en face de son adversaire d’un air assez délibéré, malgré une disproportion de force évidente. Mais avant qu’ils eussent commencé les hostilités, Rousselet s’avança, étendit entre eux son grand bras comme la masse d’un héraut d’armes, et prit la parole d’une voix dont la solennité semblait encore accrue par la gravité de la circonstance.
—Je ne présuppose pas, dit-il, que vous vouliez vous démantibuler simultanément, vu qu’il n’y a que des gens sans éducation qui agissent d’une manière aussi vulgaire; vous allez donc vous expliquer d’amitié, pour voir si c’est susceptible d’arrangement. C’est ainsi que ça se conditionnait quand j’étais dans la 25e demi-brigade.
—L’explication, dit le cocher de sa grosse voix, c’est que voilà un Savoyard qui ne manque pas une occasion de me vilipender, moi et mes chevaux, et que j’ai fait serment de le houssiner et de l’aplatir la première fois qu’il me tomberait sous la main. Ainsi, père Rousselet, à droite conversion! Il va voir si je suis un cornichon: il le trouvera poivré, le cornichon!
—Si vous vous êtes servi de cette expression malhonnête, observa Léonard en se tournant du côté du Provençal, vous êtes fautif et vous devez demander excuse, comme ça se pratique entre gens d’éducation.
—C’est faux! dit Lambernier; d’ailleurs, tout le monde appelle ainsi les Corandeuil à cause de leurs habits.