—Rousselet, par file à droite et ne vous mettez pas sous mes roues, s’écria le gros Phaéton à cette nouvelle insulte. Le vieux paysan ne se rangeant pas assez vite pour lui laisser le champ libre, il le prit par le bras et lui fit faire une pirouette qui l’envoya s’asseoir à dix pas de là sur un tronc d’arbre.
En ce moment, un nouveau personnage vint compliquer la scène en s’y mêlant, sinon comme acteur, du moins comme spectateur très attentif. Si les deux champions s’étaient doutés de sa présence, ils auraient probablement remis leur querelle à un moment plus opportun, quelle que fût leur colère actuelle, car ce spectateur n’était autre que le baron lui-même, conduit dans ce lieu par le hasard de la chasse. En apercevant le trio qui gesticulait d’une façon très animée, et en entendant quelques paroles du débat, il jugea qu’une scène des plus orageuses se préparait. Il désirait depuis longtemps mettre un frein à l’humeur belliqueuse des domestiques du château, et il ne fut pas fâché d’en prendre un en flagrant délit pour faire un exemple, tout en châtiant l’insolence de Lambernier. Au lieu de se montrer d’abord, il s’arrêta donc et resta caché dans le taillis au bord de la clairière, prêt à intervenir pour le dénouement.
En voyant le géant fondre sur lui, le poing levé, le Provençal fit un bond de côté comme un tigre qui sent le pied d’un éléphant sur sa tête. Le coup du cocher ne frappa que l’air et lui-même trébucha, entraîné par la force de son élan. Lambernier, profitant de cette position pour rassembler toute sa vigueur, se jeta à son tour sur son adversaire qu’il prit par le flanc, et le heurta si rudement, qu’il le fit tomber à genoux. Ensuite, avec une prestesse incomparable, il lui donna une demi-douzaine de coups de poing sur la tête, comme s’il eût frappé sur une enclume, et s’efforça de le renverser tout à fait.
Si le cocher n’eût pas eu la boîte cérébrale aussi dure qu’un casque de cuirassier, il n’eût pas reçu impunément un pareil orage de gourmades; mais, heureusement pour lui, c’était une de ces excellentes têtes bretonnes habituées à casser les bâtons qui s’y frottent. A l’exception d’un certain étourdissement, il se tira donc sain et sauf de ce danger. Loin de perdre sa présence d’esprit dans la position désavantageuse où il se trouvait, il posa par terre sa main gauche en faisant un point d’appui aussi solide qu’un pilotis, et passant l’autre bras derrière lui, en enveloppa les deux jambes de l’ouvrier, qui se trouva fauché, pour ainsi dire, et se vit un moment après, malgré toute sa résistance, couché sur le dos devant son adversaire. Celui-ci, le contenant sous ses mains nerveuses, lui appuya sur la poitrine un genou large comme une assiette, lui arracha ensuite sa casquette que les coups de son ennemi avaient enfoncée sur ses yeux, et se mit en mesure de procéder à un acte de justice pleine et entière.
—Ah! tu voulais me prendre en traître, mais un petit moment! dit-il en faisant par dérision claquer sa langue, comme s’il eût voulu modérer l’ardeur de ses chevaux.—Tu sais que les bons comptes font les bons amis.—Oh! tu as beau ruer, je te tiens, mon petit.—Mais dis donc, si tu essayes encore de me mordre la main, je te mets un caveçon avec ces deux doigts et je te pince le gavion, de manière à te préserver de la morve, entends-tu! Maintenant, attention! Je vais te payer ton arriéré et te bouchonner le chanfrein pour t’apprendre la politesse française.—Tiens, voilà pour le crapaud vert;—tiens, voilà pour Bewerley; tiens, voilà pour mamselle Marianne.
Frappant et invectivant à la fois son ennemi à la manière des héros d’Homère, il faisait suivre chaque tiens d’un soufflet de sa main de Goliath. Au troisième, le sang coulait avec des rugissements de la bouche du Provençal, qui se débattait sous le genou de son adversaire comme un buffle étouffé par un boa; il réussit enfin à glisser la main dans la poche de son pantalon.
—Ah! gredin, je suis mort! hurla tout à coup le cocher en faisant un bond en arrière.
Lambernier profita de la liberté qui lui était rendue et se releva rapidement. Sans s’occuper de son adversaire qui venait de tomber à genoux en appuyant la main sur sa hanche gauche, il ramassa son chapeau, sa veste et s’enfuit en franchissant les souches et les troncs d’arbre renversés au travers de la clairière. Au cri de son camarade, Rousselet, qui jusque-là s’était prudemment tenu à l’écart, voulut arrêter l’ouvrier; mais celui-ci lui brandit devant les yeux un compas de fer déjà teint de sang, avec un regard si farouche, que le paysan lui livra le passage et se jeta de côté un peu plus promptement qu’il n’était accouru.