A ce dénouement tragique et imprévu, Bergenheim, qui s’apprêtait à sortir de derrière l’arbre où il était caché, pour interposer son autorité, s’élança par un premier mouvement à la poursuite du meurtrier. D’après la direction qu’il lui vit prendre, il jugea qu’il essayerait de gagner la rivière pour la passer au gué. Connaissant parfaitement le terrain, il crut qu’en suivant le sentier où il se trouvait, il lui barrerait infailliblement le chemin. Il se mit donc à courir de ce côté, le fusil sur l’épaule. Il arriva bientôt à une plate-forme découverte au bord de l’escarpement dont nous avons parlé et à l’entrée même de l’escalier taillé dans le roc qui descendait à la grotte. C’était le seul endroit par où l’ouvrier pût sortir du parc. Christian, pour se rendre maître de lui plus sûrement, s’accroupit derrière un buisson pendant sur la rivière, et ce fut en ce moment que Gerfaut, placé une quarantaine de pieds au-dessous de lui, l’aperçut sans deviner la raison de cette attitude.

Bergenheim vit qu’il avait bien calculé, en entendant un moment après dans le taillis un bruit semblable à celui que fait le sanglier qui, dans sa course en ligne droite, brise les gaulis comme si c’étaient des brins d’herbe. Bientôt Lambernier parut à l’entrée de la plate-forme, l’air hagard et farouche et le visage ensanglanté par les coups qu’il avait reçus. Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, essuya sur l’herbe son compas qu’il cacha dans sa poche, étancha ensuite avec un mouchoir le sang qui lui sortait du nez et de la bouche, et après avoir remis sa veste, s’avança à grands pas du côté du sentier.

—Halte-là! s’écria le baron en se levant tout à coup et en lui fermant le passage.

L’ouvrier sauta en arrière de terreur; puis il tira une seconde fois son compas et fit un mouvement pour se jeter sur ce nouvel adversaire avec la détermination du désespoir.

A cette pantomime menaçante, Christian arma son fusil et le mit en joue avec autant de précision et de sang-froid que s’il eût démontré la charge en douze temps à un peloton d’infanterie.

—Bas les armes! cria-t-il de sa voix de commandement, ou je te brûle comme un lapin.

Le Provençal fit entendre un râle étouffé en voyant à une demi-toise de ses yeux les deux tubes prêts à lui faire sauter le crâne. S’étant assuré qu’il n’y avait aucun moyen de fuir ou d’opposer la moindre résistance, il serra convulsivement son compas et le jeta par un mouvement de rage devant Bergenheim.

—Maintenant, dit celui-ci, tu vas marcher devant moi jusqu’au château; si tu te détournes d’un seul pas à droite ou à gauche du sentier, tu peux compter que je t’envoie mes deux coups dans les reins. Ainsi, demi-tour! et marche!

En disant ces mots, et sans perdre de vue un seul des mouvements de l’ouvrier, il se baissa, ramassa le compas et le mit dans sa poche.

—Monsieur le baron, c’est le cocher qui m’a provoqué; je n’ai fait que me défendre, balbutia Lambernier en pâlissant.